Que faisiez-vous aux temps froids ?


    janvier 2002 par Jean-Pierre Jurado

      Quel rapport existe-t-il entre une fable de La Fontaine, certes altérée, et une rivière de première catégorie ?

      Comme beaucoup de mes confrères, je profite de la morte saison pour composer encore et toujours de nouvelles mouches, des bas de ligne qui, assurément, ne pourront que guider lesdites mouches jusqu’à la gueule vorace d’une belle truite. Je démonte, nettoie, graisse, remonte les moulinets, tout cela entretenu par les souvenirs des saisons passées et l’espoir dans celles qui s’annoncent, les projets de voyages, la relecture de la bibliothèque halieutique... Ce ne sont pourtant que des palliatifs n’ayant qu’un seul but : patienter jusqu’à cette ouverture qui marquera les retrouvailles avec la rivière, théâtre de notre passion.

      Toutefois il est une activité bien plus utile pour laquelle on peut mettre à profit la longue trêve hivernale : la mise en valeur de la rivière. Il ne viendrait à l’idée de personne de faire cent mille kilomètres avec sa voiture sans effectuer périodiquement une révision. Pourtant, lorsqu’il s’agit de l’eau, la majorité des utilisateurs jouit du plaisir qu’elle nous offre, sans s’astreindre à l’obligation - légale de surcroît - de cet entretien.

      Le constat s’aggrave année après année, les arbres morts écroulés obstruent les courants, les sédiments s’accumulent jusqu’à former des bouchons vaseux qui stérilisent la rivière, rendent inaccessibles les frayères aux géniteurs quand celles-ci ne sont pas colmatées, rendant plus aléatoire encore la production naturelle de poissons mais aussi d’insectes. Il y a aussi, particulièrement en plaine, ces buissons épineux qui, chaque saison, gagnent un peu plus sur le lit de la rivière, la privant de lumière, jusqu’à ce qu’il ne reste plus qu’un maigre couloir pêchable entre deux haies d’épines. Je suis sûr qu’en lisant ces lignes vous visionnez un coin de votre rivière abandonnée dans cet état.

      Et puis un jour le couperet tombe, justifié par les nuisances induites par cet état de fait - inondations de terres cultivées en particulier, avec pollution par écoulement des engrais et pesticides trop souvent - : c’est la DDE ou la DDA qui va se charger du nettoyage. Ce sont alors les grands moyens qui vont être mis en oeuvre. Pelleteuses et bulldozers se succèdent jusqu’à ce qu’un canal apparaisse, et là tout le monde regrette ce petit coin de rivière où, il y a dix ou quinze ans, on pouvait à loisir remplir son panier ou sa lessiveuse suivant l’unité de mesure de référence et qui n’est plus qu’un long courant rectiligne sur creusé, anéanti pour plusieurs années.

      C’est à nous, pêcheurs, qu’il appartient de se retrousser les manches pour entretenir notre rivière. Là où les pelleteuses ont arraché toutes les souches, il aurait suffi de quelques coups de serpe, scie, tronçonneuse, pour que la rivière retrouve un visage décent sans faire appel à ces moyens disproportionnés avec le fragile équilibre du milieu aquatique. Ce n’est pourtant pas une chose facile à faire admettre et, pour illustrer mon propos, je vais m’appuyer sur un exemple tout à fait concret : La remise en valeur de la Crusnes, rivière de première catégorie, sur les lots de l’ AAPPMA "La Truite Longuyonnaise en Meurthe & Moselle".

      Tout commence en 1990 lorsque quelques fous d’un club de pêcheurs sportifs mosellans font ce constat : leur rivière préférée, la Crusnes, est dans un état lamentable. Certaines portions sont impêchables sur plusieurs centaines de mètres à cause de la prolifération anarchique des buissons sur les rives - la pêche dans l’eau y est interdite. Plus grave, les meilleures frayères sont envasées, les herbiers privés de lumière ont disparu en de nombreux endroits, les arbres morts tombés dans l’eau bloquent le courant et la vase s’amoncelle concentrant aussi les produits polluants. Probablement plus par manque d’information que par mauvaise volonté, ces problèmes sont sous-estimés par la majeure partie des pêcheurs.

      Notre poignée de volontaires va alors, seule, et dès la fermeture de la pêche commencer par nettoyer un ruisseau frayère affluent. Et puis, le déclic va se produire un jour de neige quand d’autres sociétaires vont voir à l’œuvre ces fous qui font plus de cinquante kilomètrespour revaloriser la rivière. Déjà plusieurs membres du comité de l’ AAPPMA sont au travail dans un autre secteur. Très vite les deux groupes, après concertation, vont unir leurs efforts pour une meilleure efficacité, puisque leurs objectifs sont identiques.

      Chaque samedi ils se retrouvent pour tailler, élaguer, débroussailler, mais leur faible nombre limite leur action. Il leur est, par exemple, impossible de sortir du lit de la rivière ces énormes troncs d’arbres tombés lors d’un orage particulièrement violent. Alors le président Dehlinger et son équipe mettent les bouchées doubles sur le terrain de l’information et convainquent un nombre grandissant de volontaires, qui, chacun à son rythme, selon ses aptitudes et sa disponibilité, va se mettre au service de la collectivité. Les fonds de l’AAPPMA sont utilisés par acquérir un outillage adapté auquel vient s’ajouter celui des bénévoles. C’est ainsi que peu à peu ce sont aujourd’hui plus de vingt personnes qui travaillent chaque samedi durant la fermeture à réhabiliter leur rivière. En fait ce sont quarante cinq personnes différentes qui interviennent, soit une présence effective moyenne de chaque individu tous les quinze jours.

      Ces chiffres sont encourageants quand on les compare à ce que fut le début de cette aventure et reflètent bien le travail d’information réalisé depuis 1990. Mais à l’inverse, on peut regretter que seulement un pêcheur sur dix - cette AAPPMA compte presque cinq cent membres - se sent concerné par ces travaux qui profitent à tous.

      Puisque nous sommes dans les chiffres, parlons des finances. En plus du financement de l’outillage - cinq mille francs pour la campagne 1992/1993 - , l’association assure grâce aux talents de cuisinier de l’ami Bernard un solide repas chaud, convivial et réconfortant chaque samedi à midi ; soit un budget de dix mille francs pour la période 1992/93. Le travail est complété par une immersion de craie qui a lieu après les crues de printemps dans les secteurs les plus envasés, représentant la plus grande part de l’effort financier, soit vingt cinq mille francs en 1992/93. Il reste encore beaucoup à faire puisqu’en trois ans, seul un tiers de ce parcours de quinze kilomètres a été nettoyé. Cela nous laisse présager encore quelques années de labeur avant qu’il ne reste plus qu’un travail d’entretien durant la morte saison, qui n’est plus vraiment morte, sur cette rivière qui aura retrouvé une vie propice à la faune salmonicole et une pêche des salmonidés digne de ce nom.

      Ce ne sont d’ailleurs pas les seuls efforts engagés sur la Crusnes. Sur le front de la pollution, plusieurs points noirs dégradaient la qualité de l’eau. Le principal concernait l’entreprise Colignon à Beuveille. La situation a nettement évolué depuis l’arrivée de M. Philippe, nouveau directeur de la société et pêcheur passionné, qui dès sa prise de fonction a mesuré l’ampleur des nuisances et, en homme efficace et responsable, a pris les mesures qui s’imposaient. La station d’épuration est mise en construction et ,dès l’été 1993, les installations de traitement des eaux usées seront opérationnelles, ce qui ne pourra qu’améliorer la qualité de l’eau.

      D’autres nuisances pointent à l’horizon de cette année 1993. Le syndicat des eaux "Fensch & Moselle" veut s’approprier une grande partie de l’eau de la source de la Crusnes. Tout est parti d’un fait peu commun. L’eau de la Crusnes à sa source se perd dans les galeries des mines d’Hérouville pour être ensuite restituée à Moulins aux Bois par pompage - Exhaures, obligation légale. Suite à leur cessation d’activité, les mines ont été abandonnées pour la plupart, contenant encore des fûts d’huile, gasoil ou autres polluants, et noyées par ces eaux souterraines infiltrées, occasionnant la pollution des nappes phréatiques qui mettent souvent plus de dix ans à se résorber.

      Ce n’est pas le cas de la mine traversée par la Crusnes qui, elle, a été entièrement nettoyée, et cette eau saine est devenue l’objet de convoitise dans une région de plaine fortement touchée par la pollution industrielle. Le syndicat des eaux Fensch &Moselle veut exploiter cette ressource gratuite pour l’acheminer et la vendre dans d’autres communes de Moselle et Meurthe & Moselle sans qu’aucune autorisation n’ait été délivrée à ce sujet. Toutes les études s’accordent pour affirmer que la Crusnes doit absolument garder la totalité ou presque totalité d’après les plus optimistes de son débit, vital pour toute une vallée, en particulier les bourgs en aval dont les stations de traitement des rejets domestiques sont à limite de saturation et qui ont besoin de l’auto-épuration du cours d’eau pour compléter leur action.

      Pêcheurs et riverains se sont regroupés sous la présidence de Mme Claudine Philippe, au sein du Comité de sauvegarde de la Crusnes, pour empêcher ce hold-up aquatique qui pourrait, s’il se réalise, engendrer une catastrophe écologique pour les raisons mentionnées plus haut et par les interactions qu’on connaît trop peu avec les nappes souterraines. Ce syndicat aurait certainement mieux à faire en recensant les points noirs sur les communes en manque d’eau potable pour trouver des solutions locales satisfaisantes sans aller chercher bien loin une eau dont d’autres ont besoin, sachant en outre que la plus grande partie de notre consommation en eau potable résulte des fuites dans ces trajets souterrains trop longs.

      Comme vous le voyez, les terrains d’action sont multiples et chacun peut se rendre utile selon ses compétences et sa disponibilité.
      Vous lisez cet article au cœur de l’hiver. Demain vous serez au bord de l’eau, alors regardez votre rivière avec d’autres yeux. Recensez ces puciers, comme dit l’ami Bernard, paysagiste à ses heures, concertez vous pour décider des points à traiter en priorité. N’attendez pas l’assemblée générale, qui a souvent lieu en décembre ou janvier, pour vous regrouper mais ne manquez pas cette occasion d’exprimer vos souhaits. Le premier matériel - scies, serpes, tronçonneuses, cordes - peut être pris chez chacun. Négociez avec l’agriculteur riverain. Contre le bois ainsi retiré, il pourra vous aider avec son tracteur pour extirper les troncs les plus lourds pendant quelques heures et n’oubliez pas que le bois reste la propriété du propriétaire riverain. Il n’est pas besoin d’être quarante pour démarrer une action, comme j’espère vous l’avoir démontré dans cet article. Veillez à préserver le milieu naturel, gardez les arbres sains qui ne menacent pas de tomber dans la rivière. Il ne s’agit pas de faire une autoroute.

      En tout premier lieu, il faudra traiter ces ruisseaux frayères fragiles qui garantiront une reproduction naturelle si les adultes matures peuvent y remonter -présence d’obstacles naturels ou artificiels.

      Pour ce qui concerne la rivière, il convient de progresser d’aval vers l’amont même si quelques secteurs les plus dégradés peuvent être localement dégagés en amont , en particulier ceux qui empêchent la progression des géniteurs vers les lieux de reproduction. Il est du devoir de l’ AAPPMA de fournir le matériel nécessaire, l’huile de coude étant gratuite.

      L’argent consacré à cette revalorisation de notre patrimoine sera bien mieux utilisé que dans l’achat des sacro-saintes truites portion d’ouverture. A ce sujet, je ne comprends pas, et ne suis pas le seul, pourquoi les repeuplements de début de saison en truites adultes se font encore avec des truites fario non stériles causant cette autre nuisance insidieuse qu’est la pollution génétique. Même si ces empoissonnements sont nécessaires - ce dont je doute fort - pour aider la rivière à supporter la pression de pêche de début de saison, ils peuvent se faire avec des truites arc-en-ciel qui ne se reproduisent pas et de surcroît sont moins chères. Je sais que la fario reste très prisée.

      Revenons au nettoyage de la rivière qui est le thème central de cet article. Bien que cette opération soit au départ un peu laborieuse, croyez moi, on en retire d’infinies satisfactions. Outre le fait de pratiquer son loisir favori dans un cours d’eau renaissant dont le visage aura bien changé, on noue avec les autres pêcheurs des relations qui dépassent de loin le traditionnel "ça mord ?". Il n’est pas question ici du cloisonnement habituel dans une pratique donnée. Le moucheur scie le tronc mort que le pêcheur au toc et son compère, amateur de lancer léger, hissent hors de l’eau, aidés par l’ami manieur de vairon. Le tableau peut sembler idyllique mais c’est là une image du pêcheur bien plus valorisante que la traditionnelle photo trophée.

      A l’heure où le pêcheur cherche à se faire reconnaître comme défenseur de la nature, il serait temps d’y songer. Il est une autre source de satisfaction : Elle s’apparente à celle que connaissent tous ceux qui trompent un poisson avec un leurre qu’ils ont fabriqué eux-mêmes. On peut mériter sa rivière comme on mérite son poisson. C’est un peu plus votre rivière et je peux vous dire qu’en la nettoyant on la connaît bien mieux. Chaque souche, chaque méandre a gravé son histoire dans votre mémoire. Nous avons cet avantage sur la cigale et la fourmi - ailée - de la fable. Nous pouvons chanter tout l’été au bord de l’eau et y revenir laborieux quand la bise sera venue.

      Pour ceux qui ne seraient pas encore convaincus, j’ai encore un argument entre autres, à savoir qu’il s’agit d’un excellent exercice physique pratiqué dans la nature, au grand air. Finalement, je me demande si ce n’est pas de l’observation des pêcheurs à l’ouvrage sur une rivière qu’est né ce terme galvaudé aujourd’hui de pêcheur sportif !

      Cet article a été publié en février 1994 dans le n°82 de Pêche Magazine, je n’y ai ajouté que quelques corrections mineures. Entre temps l’eau a coulé sous les ponts, et la rivière a absorbé le pillage de son débit initial grâce aux nombreuses sources qui jalonnent son parcours (coup de bol !), mais ceci personne ne le savait à l’avance - l’argument aurait été utilisé !. Alors, même si les choses avancent - un pas en avant pour deux en arrière - un peu partout en France, ce qui a été réalisé sur ce parcours garde toujours sa valeur d’exemple, tant pour la restauration de nos rivières que dans la lutte pour les préserver.

      Tous nos efforts sont à la merci d’une pollution, de quelque projet pharaonique bien présenté, ou des nuiseurs institutionnels que sont EDF, Total-Fina-Elf, Rhône Poulenc, Atofina, j’en passe et des meilleurs, car tous les secteurs de l’industrie sont concernés et impliqués. Surtout n’oublions pas l’agriculture intensive qui plus insidieusement, mais tout aussi efficacement, nous pourrit la vie. J’arrête ici car il me vient la nausée.

      Au troisième millénaire nous avons encore malheureusement à déplorer des agressions caractérisées des milieux aquatique. Le Guiers, la Moselotte, l’Ariège, entre autres, sont des exemples qui doivent nous rappeler qu’on ne peut à aucun moment baisser la garde, et qu’il nous appartient à tous d’être une force de contestation face à une logique économique irresponsable, et aussi tout simplement face à toutes ces petites négligences individuelles ou collectives qui souillent jour après jour les milieux naturels.

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