Saumon transgénique : Un an plus tard...


    janvier 2002 par René Marchand

      En 2000, je vous ai parlé du saumon transgénique et des menaces qu’il laissait planer sur la survie de la souche originelle, donc de l’espèce Salmo Salar.

      Oh, pas besoin d’être grand clerc ou extralucide pour deviner ce qui allait se passer, et ce qui s’est passé : l’affaire était hélas aussi prévisible que les attaques terroristes sur New-York du 11 septembre dernier. Il y a comme ça des événements inscrits dans le cours de l’histoire et la bêtise humaine est un allié précieux pour ce qu’on appelle le destin, faute de mieux ou d’un vocabulaire suffisant.

      Il y a donc un an

      Il y a un an, en fait presque vingt mois, j’avais attiré l’attention sur les dangers que faisaient courir l’un des lobbies favoris de l’industrie agricole nord-américaine. Là-bas, je ne cesse de le répéter, la nature doit être mise en coupe réglée et le réglage choisi celui d’un massicot en bout de chaîne de l’imprimeuse chargé de tirer les dollars.

      Que ce soit l’agriculture classique ou la recherche agronomique, tout doit rapporter, le plus possible, et le plus vite possible. Pour cela, deux solutions non pas concurrentes mais complémentaires. La première est d’éliminer la concurrence par un dumping inique ; pour faire plus clair, on subventionne les productions agricoles. Ce surplus de revenus permet aux fermiers de baisser le prix de vente de la production et comme cela ne suffit pas, on va doper la production en modifiant génétiquement les produits. Buts : accélérer le cycle naturel, et multiplier le rendement par un facteur X.

      Ça, c’est la politique ou la philosophie générale. Dans les faits, cette politique agricole s’applique dans deux domaines bien précis : la céréaliculture, et la production carnée ; ce qui, vous ne l’ignorez pas, représentent environ quatre vingt pour cent de la consommation humaine. Ce qui a déclenché une véritable guerre économique entre Europe et Amériques. Reste que les pays en voie de développement, autrement dit les plus pauvres, les attardés, les crève-la faim, eux, ne peuvent pas plus s’acheter ces produits à bas prix - façon de parler - et conservent donc une alimentation traditionnelle, le plus souvent à base de céréales rustiques et beaucoup de poisson.

      Le problème, c’est que chez eux, les rivières ou fleuves ont été si massacrés, on dit aménagés pour faire chic, que le poisson s’y fait rare, très rare. Si rare qu’il a complètement disparu dans nombre de cas. Les exemples malaysiens et africains sont une preuve vivante de cette pénurie de ressource alimentaire à base de poisson. Ils n’ont en sorte fait que poursuivre l’exemple catastrophique des cas européens ou nord-américains.

      Or, comme les espèces dites nobles, les plus prisées, les carnassières, sont aussi celles qui plaisent aux palais des gens fortunés, il a donc été décidé de produire ces espèces en vase clos. C’est l’origine des piscicultures : le maximum de viande dans le minimum d’espace. Le hic, c’est que ces poissons obéissent à un cycle naturel, fatalement estimé nécessaire de raccourcir au maximum de manière à engranger le maximum de revenus dans les délais les plus rapides. Maxi ici, mini là. En élevage, on a utilisé des hormones, qui permettent un accroissement de la masse musculaire donc de la viande, ce qui se vend le mieux, et le plus cher.

      Ce qui avait réussi avec les animaux de boucherie devait, à n’en pas douter, réussir avec la pisciculture.

      De vitamines en hormones, de croisement en sélection, on a réussi le pari. Le problème, c’est que si on produit beaucoup dans un minimum d’espace, il y a aussi et hélas une contrepartie : on perd beaucoup de bêtes, donc de viande - et donc de revenus -, parce que la promiscuité n’est jamais très bonne pour les êtres vivants. On sait qu’il leur faut un minimum d’espace, qu’on appelle espace vital. De plus, la moindre défaillance sanitaire d’un des membres entraîne automatiquement une contagion aux effets catastrophiques. Jadis contrôlées, les épidémies font ce qu’elles veulent, aujourd’hui, bien aidées il est vrai par les biologistes adeptes du Dr Mabuse. Et les produits thérapeutiques ne peuvent enrayer ces catastrophes, parce que les virus, eux aussi, ont su s’adapter, et résister aux antibiotiques classiques. Pour en trouver de nouveaux, il faut faire des recherches, çà prend du temps, et çà coûte la peau du cul. D’où l’idée a priori géniale de faire synthétiser ces antibiotiques par les animaux eux-mêmes ; une sorte d’autovaccination en somme, par ce qu’on appelle l’immunothérapie.

      A partir de là, on entre de plain pied dans le domaine de la génétique

      On recherche donc les gênes capables de synthétiser ces antibiotiques naturels donc de réduire sensiblement les frais de production, ici les médicaments. Et, pendant qu’on est lancé dans le tripotage des chromosomes, voir si en trafiquant tel ou tel gène, on ne pourrait pas accélérer le rythme de croissance du produit final. On aurait pu tout aussi bien choisir celui qui donne des yeux bleus ou des pattes de canard, mais commercialement, ce n’était pas rentable, donc pas justifié. Bref, on a trouvé le gêne responsable de la croissance du poisson, on l’a dopé avec un gène de croissance d’origine humaine présentant de remarquables similitudes. Et à la fin de l’opération, on a donc abouti à ce fameux saumon transgénique. Qu’il fallait bien vendre. Or, s’il se vend sans trop de problème en Amérique du Nord ( quoique là-bas, on lui préfère et de loin le saumon pacifique rouge), il en va autrement en Europe, le gros client visé, car évidemment le plus riche. Tant qu’à faire, mieux vaut vendre à ceux qui ont de la tune et savent en profiter qu’à ceux qui crèvent la dalle et sont incapables, par manque de culture gastronomique, de faire la différence entre un Chambertin et la piquette héraultaise.

      Autrement dit, entre un produit de luxe et un produit basique. Car en Europe, pas question de vendre du saumon pacifique, du saumon rouge. Il faut du saumon atlantique, du presque local. Et surtout oublier de mentionner que ce saumon atlantique est archi-dopé. Qu’il n’a presque plus rien de naturel, un vrai petit Pantani en somme. Or, comme l’Europe a établi des barrières non pas douanières ( on n’en a plus le droit depuis les accords du Gatt, mondialisation oblige), mais sanitaires, là çà ne rigole plus.

      Quand un peuple, un état, une fédération, estime que la santé de ses habitants est en jeu, les accords sont mis entre parenthèses. Bizarrement, çà concerne les produits hors CEE, parce qu’à l’intérieur CEE, on nous fait avaler de la merde, et sans jeu de mots. Mais c’est la nôtre, elle doit être meilleure... Bien évidemment, les producteurs de ce saumon transgénique affirment que l’ingestion du produit est sans effet, immédiat ou futur, sur la santé des consommateurs. C’est l’évidence même, non ? En réalité, on n’a pas assez de recul pour savoir si à long terme, cette consommation ne présente pas de danger. Mais reste que le produit ( et j’insiste sur ce terme : produit) existe, qu’il a coûté la peau du cul pour sa mise au point, qu’il coûte aussi croco pour sa production ( espace, produits sanitaires, puis conditionnement acceptable pour le consommateur ) et donc qu’il faut le vendre. Reste que jusqu’à maintenant, la production européenne est autosuffisante.

      Et donc que... La solution est simple. Puisque la production européenne est sensée basé sur des éléments naturels ( sic !), il faut neutraliser ces éléments naturels, comme il est prudent d’énoncer. C’est-à-dire les détruire. Discrètement, il va de soi, mais aussi très efficacement. Alors, côté généticien, on a trouvé la parade. En tripotant une fois de plus un gène, on rend le saumon stérile. On le relâche adulte dans la nature. Il va rejoindre ses petits cousins, et au moment du frai, entrer en concurrence féroce avec ceux-ci.

      Comme ces Rambo sont plus baraqués, ils s’imposent dans la lutte pour la survie, les femelles choisissant ces beaux gosses aux gros biceps. Mais comme leurs spermatozoïdes sont inutilisables, le frai est donc inutilisable, sur ses effets s’entend. Sur une saison, çà peut passer, les relevés halieutiques le prouvent. Mais sur deux, trois, ou cinq, l’affaire tourne à la catastrophe, puisque il n’y a plus (ou presque) de reproduction possible. Autrement dit, la souche s’éteint naturellement, par manque de bébés. Restera donc le fameux transgénique, cette fois sans concurrence. On aboutira, côté transgénophiles, à une situation de quasi monopole, et donc la possibilité de mettre le kg de saumon au prix du diamant. D’où l’implication de très grosses sociétés dans cette politique de destruction massive des souches naturelles. Et quel que soit le règne, végétal ou animal.

      J’avais entrevu le danger

      J’avais entrevu le danger, et en avais averti il y a un an de cela. Or, comme j’ai la réputation d’être un oiseau de mauvais augure - on m’a même traité de sale cormoran, c’est dire ! -, en fait de comprendre assez vite les stratégies marketing à long terme, vous n’avez pas manqué de réagir. Certains d’entre vous approuvaient cette alerte, d’autres pas du tout. Et disaient que je voyais le diable partout, sans doute parce que je suis moi-même un de ses cousins, ou son élève. Toutes les opinions étant respectables, je vous ai répondu que l’avenir dirait si j’avais raison ou tort. Et qu’à choisir, je préférais passer pour un pauvre con que pour un visionnaire. Alors, comme vous, j’ai attendu, mais tout en surveillant la manoeuvre.

      Et voici ce que j’ai récolté au cours de cette année

      Le saumon transgénique, d’origine atlantique, est bel et bien dans nos assiettes depuis plus d’un an. La préférence communautaire a été aisément battue en brèche.

      Des importateurs nordiques, norvégiens par exemple, envoient les produits bruts de forme nord-américains dans un état membre de la CEE, disons le Danemark. Là, il suffit juste de reconditionner le produit, de mettre sur l’emballage le fameux ovale made in CEE, et le saumon transgénique nord-américain baptisé norvégien estampillé européen arrive dans votre assiette via les circuits de distribution habituels : les hypermarchés. Mieux, ou pire, c’est selon. Des grandes enseignes achètent directement aux producteurs nord-américains, et mentionnent juste sur leurs étiquettes reconditionnées en Europe. C’est clair, et c’est honnête, donc légal, enfin presque.

      Vous ne me croyez pas ? alors, regardez attentivement les publicités dont on gave vos boîte à lettres en ce moment. Plus fourbe encore : certains pêcheurs européens, sous couvert de pêche hauturière dans les eaux nord-atlantiques, n’hésitent pas à faire route sur les piscicultures nord-américaines, pour y charger le fameux produit qui sera ensuite transformé, c’est-à-dire conditionné sur la bateau. Or, comme ces bateaux-usine - anglais, allez, pour ne pas cafter - ont évidemment les fameuses pastilles CEE, il n’y a plus qu’à décharger chez les grossistes européens, et le tour est joué.

      Avantage de cette magouille, on se passe d’intermédiaires, ce qui évidemment accroît la marge bénéficiaire brute. Et c’est d’autant plus rentable aujourd’hui que les piscicultures européennes sont étrangement dévastées par des maladies inconnues jusque là, mais dont on retrouve les données dans .. les laboratoires nord-américains, un peu comme le fameux charbon tant à la mode ces dernières semaines. Autrement dit, avec le produit transgénique, on s’est débrouillé pour éliminer la concurrence industrielle par virus importés.

      Touchés : Ecosse, Irlande, Islande, Norvège etc. En France, on ne sait pas, parce qu’on ne dit jamais rien, sauf grosse couille, type Tchernobyl ou vache folle. Et à mon avis, elle, la grosse couille, devrait arriver dans les prochains mois. La preuve, c’est qu’en octobre dernier, l’UNPF a donné la liste des piscicultures exemptes de maladies infectieuses. Et il n’y en a pas lèche, comme on dit. En tous cas, on ne pourra pas accuser les dirigeants nationaux de la pêche associative d’avoir caché le problème.

      Reste donc le cas de la concurrence naturelle, c’est-à-dire de la pêche traditionnelle de produits sains. Ou sensés sains. Alors là, pas de problème, il suffit d’attendre. Puisque les éléments innocemment - ça va de soi ! - relâchés depuis bientôt trois ans ont commencé, lors du frai annuel, leur travail de sape. On sait d’ores et déjà, les chiffres l’annoncent, qu’en 2005, autrement dit demain, la moitié du cheptel - on dit aussi stock - naturel aura disparu. Normal, puisqu’il ne peut se reproduire. Les femelles font leur boulot, les mâles le leur. Mais comme ils ne peuvent offrir que de l’eau savonneuse ou du coca en guise de spermatozoïde, les oeufs ne sont pas fécondées. Et les frayères remises en état à grand frais ici ou là ne servent en fait que de piste de danse à l’espèce autochtone.

      Çà, ce ne sont plus des suppositions, des hypothèses, des conclusions hâtives Marchand

      Çà, ce ne sont plus des suppositions, des hypothèses, des conclusions hâtives Marchand, mais des faits, des
      chiffres, des données aisément vérifiables sur le terrain. Un tiers de la population saumon atlantique est déjà éliminée, non pas par la pollution, l’impossibilité de remonter les cours d’eau par manque de passe à poissons, ou par la pêche estuarienne toujours aussi mal contrôlée, mais tout simplement parce que la reproduction naturelle est impossible, par simple manque de spermatozoïdes dignes de ce nom. Vous voulez faire quoi, contre çà !

      Mes craintes étaient donc fondées. J’avais envisagé le pire, et le pire est là. Je le répète, c’est en ce moment que çà se passe, évidemment dans le plus grand secret. Parce que nos dirigeants halieutiques ignorent encore l’étendue du désastre ( normal, il faut attendre et constater, avant de dénoncer), parce que les pisciculteurs européens ont compris la leçon : s’adapter ou disparaître. S’adapter, c’est se mettre au transgénique. Et pour cela, acheter les brevets que n’avaient évidemment pas manquer de déposer les transgénéticiens. Qui eux, avaient une vision très claire de l’avenir. Normal, quand on tire les ficelles des marionnettes.

      Puisque vous me faîtes l’honneur de lire cette prose une nouvelle fois alarmiste, et je n’y peux hélas rien, apprenez que le cas saumon a fait école. Puisque, maintenant, des espèces marines sont engagées dans le même processus d’autodestruction. Sont visées cette fois les espèces très appréciées des gourmets asiatiques : les japonais qui malgré leur difficultés économiques peuvent encore s’offrir du shusi, et surtout les chinois en plein décollage économique. Pour les autres pays asiatiques, Corée, Vietnam, pour qui le poisson représente plus de la moitié du potentiel alimentaire, on laisse de côté pour l’instant, car on ne peut batailler sur tous les fronts à la fois. De plus, et c’est sans doute la meilleure nouvelle de cet article, ces pays ont compris la manoeuvre. Ils ont réagi, et ont demandé aux plus farouches adversaires du transgénique, en l’occurrence la France par l’intermédiaire de l’IRD ( Institut de Recherche et de Développement) une assistance scientifique, économique et piscicole. Ce qui leur permet de mieux rationaliser leur production séculaire, et donc de se libérer d’un futur diktat économique que ne manqueraient pas de leur imposer les requins de la finance anglophone. Reste qu’un virus...

      Voilà, on en est là

      Si, au moment des fêtes de fin d’année, vous allez déguster ces fameuses tranches de saumon fumé, autant que vous le sachiez. Même s’il est estampillé norvégien, écossais, vous avez une chance sur deux, et même deux sur trois, d’avaler du transgénique nord-américain. Et si vous le préférez en sauce, la farine de maïs a de grandes chances d’être aussi issue de produits transgéniques, puisque nos chers agriculteurs en plantent sans rien dire, et le vendent comme produit naturel. Tant il est vrai qu’il est plus aisé d’imiter des enc... que l’Abbé Pierre.

      Néanmoins, et cette info est à prendre avec des pincettes, la bataille saumon, et plus généralement poisson transgénique, risque de prendre un tour inattendu, et pour une fois, plus moral. Je l’avais laissé entendre plus avant. Et c’est pourquoi j’ai tant insisté sur la phase politique de la production transgénique, ce qui pouvait apparaître comme une redite de mon article 2000. C’est une autre bonne nouvelle, mais elle n’est pas officielle, et risque même de rester secrète un bon moment. Vu qu’il y a des masses considérables de pognon en jeu, via les brevets. En effet, des études récentes ont montré qu’on pouvait produire des antibiotiques peptidiques, dans les cellules mastocytaires - branchies, poumons, vaisseaux, viscères et peau - d’un poisson de culture - ici le bar rayé. Les chercheurs ont ainsi constaté que la piscidine possède une structure différente de celle des antibiotiques classiques, ceux qu’on utilise si mal et si souvent, d’où le phénomène d’accoutumance et d’inutilité à long terme.

      Elle, cette fameuse piscidine, peut arrêter la prolifération de bactéries pathogènes communes aux poissons et aux mammifères. Or, comme l’élevage du saumon est, façon de parler, très au point, les débouchés se montrent très, mais alors très, prometteurs. Et cette fois à frais réduits, les structures de production matière première existant déjà. On prendra sur le saumon, de préférence aux autres poissons car il a d’innombrables points communs biologiques avec l’homme, les cellules dont on aura besoin. Et le reste, inutilisable par l’industrie pharmaceutique, sera transformée en produits alimentaires à destination animale ou humaine. Donc double source de revenus, à condition toutefois de ne pas trop tripoter le matériel génétique naturel de la bestiole, sinon, plouf !

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