La mouche dans le Bush


    Une pêche tactique


    juillet 2001 par Jean-Pierre Jurado

      la  mouche dans le Bush Depuis déjà quelques années, la pêche à la mouche évolue et devient populaire. Après une saison passée a traquer la truite et l’ombre, pour abréger la trêve hivernale nous tentons de leurrer la truite en réservoir, le brochet ou le black-bass grâce aux streamers et autres poppers. Ces évolutions marquent notre volonté d’aller plus loin dans notre passion en ouvrant de nouvelles voies pour la mouche fouettée. Et pourtant ...

      A la pêche comme dans d’autres activités, nous avons encore souvent tendance à nous enfermer dans un certain conformisme, à savoir ne pratiquer que dans des conditions données sur un terrain conventionnel. Pour ce qui concerne la pêche à la mouche en rivière, ce terrain est le cours d’eau large, dégagé où les lancers sont facilités par l’absence d’obstacles. Or, il ne faut pas oublier que le but de la pêche (que ce soit à la mouche ou à toute autre technique) n’est pas d’effectuer de long et beaux lancers, mais bel et bien de prendre du poisson, la décision de relâcher ou de garder ce poisson n’intervenant qu’après sa prise. Si nous nous bornons à ne pêcher que les grandes rivières, ou même parfois les parties les plus calmes de celles-ci, nous nous privons d’une grande partie du plaisir et aussi des prises possibles, puisque le poisson, lui, peuple indifféremment l’eau calme et le courant tumultueux, les parcours dégagés comme les plus encombrés.

      La facilité qu’offre la rivière large et dégagée n’est qu’apparente, car si les lancers sont faciles, les poissons le sont nettement moins car très sollicités par les pêcheurs. Pour y réussir, il est fréquemment nécessaire de recourir à la nymphe et d’employer des bas de ligne très longs, prolongés par une pointe arachnéenne. On en est à se demander si les truites ne sont pas occupées à discuter entre-elles des vertus du cul de canard ou de l’émergente qui leur passe au dessus du nez. Pour être plus réaliste, sur beaucoup de ces parcours, les pêches électriques révèlent des densités de poisson tout à fait honorables, en nombre et en taille, bien que la pêche y soit la plupart du temps médiocre. Les truites se sont naturellement adaptées à la pression de pêche et à l’évolution des techniques. Ces poissons ne sortent souvent que lorsque leur principal prédateur, l’ Homo-halieuticus, a quitté les lieux.

      Où trouver des poissons mordeurs ?

      C’est ainsi que le problème se pose : par déduction, si les pêcheurs à la mouche sont concentrés sur une partie des rivières, il nous faut pêcher ailleurs, là où le lit est rétréci, encombré de branches et d’herbes. Et ces parcours sont les plus nombreux, ne serait ce que parce que la majorité des AAPP confond gestion du patrimoine halieutique avec lâcher de truites de bassine, et que la plus grande partie de leur budget étant investie dans ces tonnes de surdensitaires, il ne reste rien pour acheter une tronçonneuse et un tracteur.

      De plus, il est plus facile de mobiliser les bonnes volontés pour pêcher ces truites d’ouverture, que pour réaliser les indispensables travaux de nettoyage et d’aménagement des berges dont la loi leur fait obligation. Ceci dit, les parcours qui nous intéressent aujourd’hui sont souvent réputés impêchables à la mouche, bien que fort peu le soient vraiment. Il convient seulement de les aborder avec un matériel adapté et oublier beaucoup de ce que nous avons lu et entendu, car chaque règle n’est valable que dans son contexte.

      La canne et la soie

      La canne d’abord ne pourra guère dépasser 8 pieds, l’idéal se situant entre 6 et 7,5 pieds. Elle devra travailler très vite avec un minimum de soie sortie. Pour ce qui concerne la puissance, les cannes de ces longueurs lancent des lignes de n° 3, 4 ou 5, ce qui convient parfaitement. Naturelle ou synthétique, chacune ayant ses avantages spécifiques, choisissons celle qui a notre préférence. Pour ma part, j’utilise une soie bon marché car ces parcours mettent à rude épreuve la ligne qui s’abîme prématurément à cause des multiples frottements sur les obstacles. Si celle-ci ne flotte pas assez bien, une application légère de graisse y remédie. Il est vrai que son profil n’est pas aussi bien étudié que celui des soies de première qualité, mais lorsqu’on n’en sort que quelques mètres, ça n’a pas vraiment d’importance.

      Le bas de ligne

      Le bas de ligne devra nécessairement être court : une longueur de canne ou à peine plus. Si survient une partie dégagée dans le parcours, on allongera la pointe, pour la recouper ensuite dès que les rives redeviendront boisées. Dans les cas extrêmes, et quand ça vaut la peine, il m’est arrivé de supprimer le bas de ligne pour le remplacer par un brin long d’un mètre de mono filament. Sur certains postes, ça peut payer. La pointe sera vérifiée régulièrement de manière très minutieuse, notamment après une prise ou un accrochage. Il vaut mieux prendre quelques instants pour refaire la partie terminale du bas de ligne, que perdre bêtement un joli poisson (et sa meilleure mouche) pour avoir négligé de le faire.

      Les mouches

      Pour les artificielles, préfèrons les mouches d’ensemble du type tricolore, paysanne, bicolore. Pour les sedges, le montage en poils de cervidé est excellent car la mouche flotte comme un bouchon. Ici la règle est : flottabilité, visibilité et solidité. Pour des raisons évidentes d’économie, mieux vaut les monter soi-même. On hésite alors moins à les présenter sur un coup difficile. Ces parcours sont beaucoup plus gourmands en artificielle que les autoroutes à pêcheurs et vous obligent parfois à quelques acrobaties pour récupérer la (bonne) mouche. Pour le moulinet, rien à dire sinon qu’un modèle manuel léger est plus agréable à utiliser avec une si petite canne. Si vous désirez absolument une récupération rapide, un modèle démultiplié ou semi-automatique conviendra parfaitement, de toutes façons nous pêchons avec très peu de soie sortie.

      Ne prendre que le nécessaire

      Partout où c’est possible, préférons les cuissardes aux waders, elles sont plus légères, confortables et moins onéreuses. Pour compléter cet équipement, il ne manquera qu’ une boite de graisse qui servira pour la soie et les mouches, d’une petite paire de ciseaux ou coupe-fil pour couper à ras les brins inutiles des nœuds du bas de ligne, d’une pierre à affûter ou d’une petite lime pour redonner du piquant aux hameçons émoussés, d’une musette ou d’un panier pour ceux qui souhaitent garder quelques prises. Reste l’inévitable boite à mouches, garnie des modèles d’ensemble en lesquels nous avons le plus confiance, et les imitations des insectes le plus souvent présents sur la rivière, 3 ou 4 bobines de nylon vous permettront de rénover la pointe du bas de ligne. Pour ma part, je ne me munis d’une épuisette que si la population du parcours le justifie, ce qui est rare. J’ai horreur de la fâcheuse tendance qu’a cet instrument à s’emmêler dans la première ronce venue. Toutefois, si sa présence vous rassure, choisissez un modèle qui se porte dans un fourreau pour éviter les accrochages. Vous avez l’embarras du choix des nombreux modèles présents sur le marché. En fait, ce qui est important, c’est de n’emporter que le strict nécessaire. Etre déguisé en catalogue d’articles de pêche n’ occasionnera pas plus de prises, mais seulement une fatigue et un inconfort qui nous empêcheront de nous concentrer sur la pêche.

      On pêche généralement vers l’amont, sauf en noyée, en faisant très attention aux branches, ronces et autres obstacles qui sont autant de pièges à mouches. Mais rien n’est écrit, et souvent on devra contourner un poste pour l’attaquer vers l’ aval quand sa configuration l’exige.Les gestes sont mesurés et précis. Si l’ imitation passe par-dessus une brindille, on lui fera emprunter le chemin inverse le plus doucement possible, c’est le meilleur moyen de ne pas l’accrocher, ce qui se produira à coup sûr en tirant trop fort sur la soie ou en levant brusquement la canne. Si notre mouche s’est fichée dans un obstacle, près d’une truite en activité, essayons de casser net en repérant précisément l’endroit, nous garderons ainsi toutes nos chances auprès du poisson et pourrons la récupérer un peu plus tard, Si l’hameçon n’est planté que superficiellement, un lancer roulé nous permettra deux fois sur trois de le décrocher.

      Il nous faut réfléchir à chaque lancer, regarder souvent derrière nous, pour situer le dégagement où pourra passer la soie (si dégagement il y a). Souvent on doit se coller contre la berge. La position la plus habituelle est d’avoir un pied dans l’eau et l’autre contre la rive. Ceci afin d’obtenir un maximum de discrétion et d’espace pour fouetter. Les lancers les plus fréquents sont le revers, le lancer horizontal et le roulé, et toutes les variantes que vous découvrirez à chaque coup délicat. Pour les tunnels de végétation et les espaces les plus réduits il nous restera le lancer arbalette.

      Ici, c’est la précision et la discrétion qui priment. Bien présentée sur un poisson actif, notre mouche sera généralement prise au premier passage, Par nécessité, il faut pêcher court et donc faire preuve de beaucoup de discrétion dans l’approche et de sobriété dans les gestes. Si à la suite de plusieurs accrochages on s’ énerve, il vaut mieux s’ asseoir sur une pierre, fumer une cigarette ou refaire la pointe du bas de ligne. L’énervement ne sert qu’à garnir les branches, comme un sapin de Noël, avec nos plus belles mouches.

      Dans ces endroits, nous devons faire corps avec tout l’environnement.
      Pour réussir, il nous faut fondre dans le décor, faire partie de cette nature qui nous entoure, car si nous croyons pouvoir lutter contre elle, nous sortirons assurément perdant du combat. Il nous faut être modeste et aller dans le sens de cette vie naturelle pour espérer en tirer un peu de sa substance. On doit se servir des obstacles pour s’en faire des alliés plutôt que des ennemis. Poser la soie sur un rocher ou sur la branche qui surplombe un remous retardera le dragage, utiliser les subtilités des courants pour obtenir la meilleure présentation... C’est une merveilleuse école de précision où la faute est immédiatement sanctionnée. Si sur une large rivière, un lancer à un mètre à côté de la cible n’a pas de conséquence fâcheuse, ici c’est assurément dans une branche ou une ortie que va se planter l’hameçon destiné à la truite qui nous nargue en continuant de gober tout ce qui passe à sa portée.

      Il faut aussi préparer le ferrage, car le plus souvent un mouvement ample en relevant la canne est impossible et même dangereux pour le matériel. On doit alors ferrer à l’horizontale ou par- un brusque retrait du fouet ou encore de la soie (avec la main gauche). Encore une fois, pour que ce ferrage soit efficace, on aura sorti le minimum possible de soie au lancer. Si j’insiste sur ce point, c’est qu’il est vraiment primordial.

      On prospecte les postes

      Si on pêche tous les gobages et les poissons visibles, on prospecte surtout les postes et on doit rester concentré et prendre garde à ne pas se laisser surprendre par la montée rapide d’un poisson giclant de son repaire pour s’emparer de la mouche et y retourner aussi vite. En fait, à chaque instant, il faut s’attendre à voir la mouche disparaître. Enfin, toute la tactique est la base même de la pêche à la mouche : observer et tenter de comprendre avant d’agir.

      Au fil des saisons, ces parcours évoluent comme l’ensemble de la nature.

      A l’ouverture quelques pêches en sèche sont possibles aux heures les plus chaudes de la journée, mais il faut bien reconnaître que la mouche noyée et le streamer sont plus rentables. On pêche alors d’amont en aval. Rien n’ empêche, en prospectant ainsi, de changer de pointe si se présente l’opportunité de pêcher un ou deux gobages. L’inconvénient majeur de cette période est représenté par la fréquentation massive des berges due aux éclosions de truites de bassine se métamorphosant en truites de congélateur. Heureusement cela dure peu, et après quelques semaines de frénésie, les eaux reprennent la sérénité que nous aimons y trouver. La véritable saison de la mouche débute avec l’apparition des feuilles sur les arbres (généralement à la mi-avril) pour culminer au mois de juin. Comme partout où ils ne sont pas dérangés, les poissons sont en poste tout au long de la journée et c’est un régal de les leurrer dans un cadre majestueux où le chant des oiseaux vient égayer de notes aiguës la musique de l’eau. A cette époque, c’est toute la nature qui est en fête.

      Bientôt arrive l’été, période de vacances où beaucoup vont rejoindre leurs rivières favorites et se détendre après 11 mois de stress citadin. Alors qu’en pleine journée, les cours d’eau dégagés semblent sans vie, il n’est pas rare de trouver sous les voûtes de végétation des truites actives guettant les insectes qui auraient la bonne idée de tomber dans l’eau. Par ailleurs, les parcours qui nous intéressent se situent généralement dans la partie amont des rivières ou de leurs affluents, près des sources, et bénéficient d’une eau plus fraîche et ombragée. Si les éclosions sont moins denses qu’en juin, elles sont toutefois bien présentes et il appartient au pêcheur d’en profiter. Si dans notre progression une zone dégagée s’offre à nous, sans activité apparente, contournons-la pour y revenir un peu avant la tombée de la nuit. Nous pourrons alors la savourer comme un dessert après un bon repas (il est possible de remplacer dans le texte dessert par votre digestif favori, suivant les affinités de chacun...).

      Vient finalement l’automne où les feuilles des arbres déclinent toute la palette du peintre. Les truites sont de nouveau très actives sur les multiples éclosions. Il leur faut vite finir de remplir leurs réserves avant le frai et la disette hivernale. Le bon sens nous impose de rendre à leur élément les belles farios que nous continuons à pêcher pour le plaisir. Certains vous diront qu’une truite prélevée en mars, aurait aussi pu se reproduire le moment venu, pour justifier la mise au panier de ces truites d’automne. Si la base de cette affirmation est vraie et justifie un prélèvement modéré dès le début de la saison, ce raisonnement est la porte ouverte à tous les abus : Pourquoi alors ne pas pêcher directement sur les frayères ?... Je ne veux être ni moraliste ni donneur de leçons, il appartient à Chacun de faire ce que sa conscience lui dicte, sachant qu’on ne peut récolter que ce que l’on a semé. Préférons à l’approche de l’hiver pêcher l’ombre et le brochet qui sont en pleine forme.

      Bien débuter

      Il est judicieux, pour débuter dans cette technique, de se limiter dans un premier temps à pêcher souvent la même portion de rivière. Idéalement, il s’agit d’ un parcours qu’ on sait poissonneux pour, par exemple, y avoir réussi au toc ou à l’extra léger. Ainsi vous connaîtrez les postes et les conditions dans lesquelles les poissons qui y résident sont mordeurs, et bien-sûr chacun mémorisera la manière la plus adaptée d’ aborder telle ou telle configuration de poste.

      Peu à peu, vous élargirez votre champ d’action pour, après bien des tâtonnements savoir en arrivant au bord de l’eau quel parcours vous offrira le plus de chances de réussite dans les conditions de luminosité, température, vent, hauteur d’eau du jour. Je suis bien incapable de vous dire quelles sont les mouches que vous allez le plus souvent rencontrer, ni les postes les plus peuplés de votre rivière. C’est à vous de les observer jour après jour, de les pêcher chaque fois que vous en aurez l’occasion et de forger votre connaissance par votre propre expérience.
      Si vous le pouvez, laissez un pêcheur chevronné guider vos premiers pas. Les conseils d’une vieille main connaissant la rivière dans ses moindres recoin seront précieux et rendront votre progression plus aisée.

      Pourtant ici, on pêche le plus souvent en solitaire. Si vous voulez partager ce plaisir avec un ami, vous devrez vous astreindre à pécher un gobage sur deux ou une portion de rivière alternativement. Il est très enrichissant de voir l’autre pêcher et de recevoir ses conseils quand c’est votre tour de tenter Dame Fario. Car c’est bien elle la reine de ces parcours négligés... pour notre plus grand plaisir.

      Et la nymphe ?

      C’est la suite logique, mais il me semble que cette technique ne sera pratiquée efficacement qu’ après s’être aguéri en sèche et noyée. Inutile là encore de s’encombrer avec tout un fourbi inutile, varier le lestage pour l’adapter au poste prospecté est ici plus efficace que changer sans arrêt de modèle. Pour ma part je l’utilise en alternance avec la sèche, sans rien changer d’autre que la mouche, suivant les postes. L’efficacité est phénoménale, et la maîtrise de l’arbalette indispensable. Cependant, elle est bien moins confortable (à cause de la difficulté de la propulsion et du contrôle de la dérive) que la mouche sèche.

      De la grande barre... au fouet

      Cette pratique de la mouche en parcours encombrés ne s’oppose pas à la pêche plus répandue des grands plats et des rivières plus dégagées. Elle en est parfaitement complémentaire. C’était jadis, derrière la végétation de ces rives, que les bohémiens et les paysans se dissimulaient pour tromper la truite à la barre de 5 m avec une courte bannière de solide fil de potence, au bout de laquelle ils accrochaient une sauterelle, un hanneton, une mouche naturelle ou artificielle. Cette pêche est forcément rentable pour qu’ils s’y soient intéressés.

      Notre passion pour la mouche nous éloigne de ces techniques rustiques, mais rien ne nous empêche de retrouver ces parcours oubliés, car là où une mouche à viande fait l’affaire, un petit palmer réussit tout aussi bien. A l’heure où nos confrères moucheurs font la sieste (surtout ceux qui ont remplacé dessert par poire williams) en attendant un hypothétique coup du soir sur la rivière principale, nous pouvons assouvir notre passion sur un affluent délaissé qui nous offrira une jolie pêche. Il sera toujours temps de les rejoindre lorsque la lumière déclinera. A ce moment, la seule chose que nous n’aurons pas dans votre panier (virtuel), c’est l’angoisse de rentrer bredouille.

      Comme à nos débuts à la mouche, c’est toujours le premier pas qui coûte.

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