Quel devenir pour la pêche traditionnelle (Part 2)


    août 2002 par René Marchand

      << ... la première partie de cet article

      Constat amer, mais sans conteste : dès le départ, territorialement parlant, le pêcheur voit se restreindre le champ de ses activités. Il est carrément ridiculisé au plan défense de l’environnement, et peu ou pas aidé sur le plan législatif. Car nos chers élus, quand ils votent leurs lois, pensent rarement (autrement dit jamais) au bien être national, " faut pas rêver ". Mais d’abord au leur.... Pourquoi donc se battent-ils tant, si la pâtée n’était pas bonne ? Alors, en haut lieu, c’est-à-dire au CSP, à I’Union Nationale (la fédé des fédés), on fait des enquêtes qui.... Et on en tire des conclusions sans doute valables le jour de la consultation, mais fausses le lendemain. Il suffit pour ça qu’un sondé se retrouve au chômage (je connais, j’ai donné) pour que ce sondage perde sa crédibilité. Il est alors aisé et de bon ton d’affirmer : "la crise est responsable de...".

      De quoi ? De la pseudo disparition arithmétique de trois millionsde pêcheurs ? Vous n’allez quand même pas me dire que chômeur ou non, vous n’allez plus à la pêche, because les taxes ? Je ne vous croirais pas. Une carte de pêche, pour pêcher à quatre lignes en deuxième catégorie fédérale, c’est moins de un franc par jour. Même un fin de droit peut se l’offrir, cette carte ou permis. D’ailleurs, si nos dirigeants avaient un peu de plomb dans la tête, ou le sens de la solidarité,ils s’arrangeraient pour l’offrir (même à tarif réduit) aux fins de droit, et aux handicapés reconnus, ce fameux permis. Ça leur éviterait de jongler avec les livrets de caisse d’épargne pour dissimuler au fisc le fric qu’ils nous ont soutiré, et dont ils se servent parfois pour des usages peu en rapport avec l’halieutique ou le piscicole. J’ai vu, de mes yeux vu, une note de restaurant de plus de huit mille francs. Congrès fédéral ? Non, simple réunion de bureau : dix personnes recensées.

      Eh oui ! Bien sûr, il m’est encore facile d’attaquer, de forcer le trait, de vouer aux gémonies ce qui me fait vivre, de cracher dans la soupe, direz-vous. Erreur ! mon activité pêche ne me nourrit pas. Car il faut du courage pour publier du Marchand, et ils ne sont pas nombreux à en avoir. Alors, à la question tant de fois posée : "Mais qu’est-ce que vous faîtes pour que çà aille mieux ?", je peux répondre : "J’ai donné, et je donne encore".

      J’ai exercé, et j’exerce toujours, des responsabilités associatives. La carte jeune, c’est moi, René Marchand, qui l’ai inventée, proposée à mes autorités fédérales (j’étais alors journaliste au Bien Public de Dijon), et bataillé pour la faire accepter. C’est moi qui ai lancé le mouvement de révolte contre les paysagers, vous voyez de qui je veux parler. Destination pêche, j’en suis un des pères. C’est moi encore, et je suis toujours le seul à le faire, à dénoncer tous les abus des institutions de tutelle. Qui ose dénoncer les abus ou erreurs d’EDF, des Agences de l’Eau ? Ce qui me vaut d’être si bien vu.... et tant aimé....! Et si je suis toujours en liberté, c’est tout simplement parce que je suis sûr de mes coups. Libre, mais exilé ! Alors, le facteur chômage, moi, je n’y crois pas du tout.

      Je fus chômeur, et pas très riche. Et quand je n’avais pas assez d’argent (ça m’est arrivé. Et ça m’arrive encore, quand certaines revues oublient de payer le travail commandé et cependant publié...) pour mettre cent francs d’essence dans le réservoir de ma voiture, j’en mettais cinquante. Je partais moins loin, mais je pêchais quand même. Par contre, je remettais certains achats (matériel) à plus tard. Faute de grives, il faut composer. Le facteur avancé, les difficultés économiques, si elles sont parfois tragiquement réelles, parce que c’est tragique de vivre avec deux mille cinq cent francs par mois quand on a travaillé trente cinq ans, n’est guère pris en compte par nos autorités de tutelle.

      La preuve ? Connaissez-vous une seule fédération qui module le prix de ses permis en fonction des couches sociales de ses adhérents ? Et pourquoi pensez-vous que la gestion des plans d’eau achetés avec nos cotisations se fasse contre espèces sonnantes et trébuchantes. Plus trébuchantes que sonnantes, soit dit en passant.... Nos fédés veulent et doivent faire du fric, parce que la pêche n’est plus une activité vitale, alimentaire, mais de loisirs. Le numéro 81 de la lettre Pêche Contact d’octobre 1998 parle même d’européanisation des loisirs, voyez que je n’invente rien. Et le loisir est une activité annexe, secondaire, de luxe car répondant à une passion. En conséquence, de même que vous payez sans rechigner pour aller au cinéma, voir un match de hockey (c’est super chouette, un match de hockey, je vous assure !), conduire un kart, ou danser en boîte, vous devez passer à la caisse. Y’a pas de raison. Et ce n’est pas Marchand qui le dit, mais des études très sérieuses (elles sont toujours sérieuses quand elles ont coûté un max !) menées par l’AFIT.

      Le pêcheur ne rechercherait pas le moins cher, il veut le plus beau, le plus confortable, le plus poissonneux, et il n’hésite pas à cracher pour ça. Moi, j’veux bien, mais leur sondage, ils l’ont certainement fait dans le couloir des grands couturiers parisiens, ou à Neuilly-Plaisance. Mais pas aux Minguettes ou sur les sites sidérurgiques lorrains. Les chiffres, on leur fait dire ce qu’on veut, je suis placé pour le savoir, non ? Alors, sur la seule créance apportée à ces études, notre activité halieutique joue actuellement son avenir. Et son avenir se résume à ce seul mot : marketing.

      Les fédés, pour survivre, doivent jouer un rôle économique ; les départements, par l’intermédiaire de leur CG ou CDT, ne pensent qu’en flux économiques. Idem pour les régions avec les CRT. Et je ne parle pas des cités sises qui sur les rives d’un fleuve, qui sur les bords d’un lac, ne fassent miroiter cet atout tronqué. Les vaches ! Il ne faut donc pas se leurrer : tout fric apporté par les pêcheurs, qu’ils soient smicards, cadres franciliens, ou chef d’entreprise teuton, est bon à prendre, et conséquemment sera pris. La marche en avant est bien engagée, le retour en arrière quasi impossible. D’ailleurs, certains d’entre nous choisissent désormais leur site de vacances en fonction directe des possibilités halieutiques offertes, grandes retenues de barrage par exemple. Attitude logique ! car le domaine gérable des fédés se réduit comme peau de chagrin, dans certains secteurs.

      Les départements du Doubs, du Jura, de l’Yonne, de la Nièvre, de la Creuse, de la Côte d’Or, sont littéralement pillés par les agences immobilières parisiennes. Tout fait vendre : châteaux, fermettes, cabanes de jardin. Et la valeur immobilière de ces bâtisses croît en proportion directe de leur voisinage avec un plan d’eau ou une rivière. Qu’on s’empresse, on c’est-à-dire l’acheteur, de privatiser sur le champ, dénonçant illico chez le notaire les droits d’usage accordés auparavant aux AAPPMA. Et il n’y a pas que les franciliens coupables de cette mise en coupe réglée.

      Les étrangers, et plus particulièrement les membres de la CEE (allemands, bataves et english), ne sont pas les moins avides d’acheter un p’tit bout de cette terre de France où il fait si bon vivre, où tout est charme et douceur. Hors des banlieues s’entend.... Ce qui les intéresse, c’est qu’ici, on peut tout faire, ou presque : installer qui une microcentrale, qui une dérivation pour alimenter la piscine, qui un réservoir à bestiaux, qui une pêcherie privée, qui je ne sais quoi encore. On a même vu, il n’y a pas si longtemps, des bataves pêcher à la dynamite. Tant qu’à faire ! Faire tout, ou presque, ce qui est interdit chez eux. Résultat sec des accords de Maastricht : la France fait partie de l’Europe, et tout résident y a donc les mêmes droits que les autochtones. Conséquence immédiate, relevée par nos fédés, mais jamais explicitée : les parcours de pêche offerts par l’adhésion à une AAPPMA se réduisent à la vitesse V.

      Il existe en région icaunaise, des rivières totalement, c’est-à-dire de la source à la confluence, passées sous contrôle privé, donc privatif. Alors, quand vous habitez un petit patelin au bord de la rivière, et que vous aimez pêcher, il vous faut désormais faire x kilomètres. Et quand vous les aurez fait, ne pas être certain de trouver quoi satisfaire votre activité. Que faites-vous alors ? Vous laissez tomber. Et une désertion de plus, une ! Pour lutter, si possible, mais c’est rarement le cas, contre cette privatisation tentaculaire, nos fédés tentent de racheter ce qu’elles peuvent. Et ce qu’elles peuvent, ce sont les plans d’eau. Parce qu’en ce qui concerne les rivières, c’est fini.

      L’occasion a été loupée, malgré mes mises en garde, malgré des crédits que j’avais réussis à faire voter, parce que Marchand avait senti le vent tourner, ce n’est à l’UDFP (Union Dijonnaise des Fervents Pêcheurs) qu’on me contredira.

      Privatiseurs et Agences de l’Eau, avec la construction endémique de bassins de retenue, ont achevé ce qui était encore pêchable. Faute d’avoir vu le vent tourner, les fédés n’ont plus que leur mouchoir pour pleurer devant les dégâts. Ils sont considérables. Pire, irréversibles. Mais un mouchoir, çà ne fera pas avancer le schmilblic. L’entretien d’un plan d’eau coûte bien plus cher que celui d’une rivière. Et comme la valeur de l’offre (étang, plan d’eau) est proportionnelle à la demande, la moindre flaque coûte désormais la peau du cul. D’où augmentation effrénée de nos cotisations fédérales. Alors, il arrive fatalement un moment où le coût du permis fédéral dépasse le prix d’une location ou action annuelle privée. Et le pêcheur change de fournisseur, de prestataire de service en somme, et tout bêtement. Car moins de parcours, c’est forcément moins de service, qu’on le veuille ou non. Pourtant, combien de nous fréquentent, ne serait-ce qu’une fois par an, la totalité des parcours que lui offre sa carte fédérale ? Pas un, pas même moi !

      Le problème est donc posé : aujourd’hui, et plus encore demain, tout est affaire de gestion. Gestion de quoi ? des cours d’eau, de ce qu’il reste ? La pêche n’y échappe pas. Loisir, donc activité annexe. Et l’annexe se paye, au prix fort, de nos jours. D’ailleurs, est-il besoin de vous préciser en quels termes nos autorités parlent de la pêche aujourd’hui : marché porteur, source d’activités à considérer, développement durable, etc. Et ce n’est pas la prochaine mise en application de Natura 2000 qui modifiera cette tendance. Natura 2000 prévoit, et c’est louable dans l’esprit, la conservation d’espaces ruraux jugés d’utilité patrimoniale écologique. Ce qui veut dire que les crédits européens devraient arriver sur ces futurs îlots de verdure, de naturel. Comme nos agriculteurs ne pourront plus y faire n’importe quoi, il est évident que le manque à gagner (manque à aspirer les subventions) devra se retrouver ailleurs.

      Dans le Morvan, je connais des propriétaires ayant averti les AAPPMA de leur intention de reprendre la jouissance de leur cours d’eau.... sauf à relever de manière significative les baux accordés. Autrement dit, non plus à autoriser, mais à louer au prix fort. Ils entendent, dans le cadre du développement rural, se substituer aux AAPPMA, en offrant leur parcours à la pêche sonnante : "tant la journée sur mes trois de rivières". Que risquent-ils ? rien, sinon de passer pour des salauds auprès des dirigeants associatifs. Mais comme ce ne sont pas ceux-là qui les font vivre, alors.... La tendance s’inscrit donc ainsi : on va où il y a du fric à ramasser. Point à la ligne ! Et le fric est rarement moral !

      C’est la pente sur laquelle nous sommes engagés. Malheureusement, sans retour possible ! Il y a trop d’intérêts en jeu. Avez-vous, une seule seconde, pensé à tout ce qu’une truite, ou gardon, met en jeu comme activités ? Location de la rivière, entretien, publicité, empoissonnement, matériel, appâts, taxes locales, départementales ou fédérales, TVA, gardiennage, DDE, DDA, CDT, CRT, etc. Et je ne parle même pas des agences de voyage qui promettent la lune, une hôtellerie soit disant au service des pêcheurs. Çà représente une masse énorme de fric : trente six milliards de francs. Un bien beau gâteau qui attire donc toutes les fripouilles possibles et inimaginables. C’est ainsi qu’en Côte d’Or, on peut voir un pseudo guide de pêche italien (une belle crasse sur le plan pêche, soit dit entre nous) proposer ses services. Et par la même occasion placer les produits made in Italia. On a vu le CG embaucher un spécialiste pêche (que je ne connais ni d’Eve ni d’Adam, pas plus sur le plan pro que sur le plan pêche) pour promouvoir un tourisme-pêche que je me suis évertué à lancer...

      Hélas, mes opinions politiques ne vont pas du même côté que celles du président du CG. Alors, comment s’étonner que la carte fédérale 21, au vu de ce constat, rachète des plans d’eau (Bressey/Tille) pour sept cent mille francs. L’écœurant, c’est qu’elle fait un boulot magnifique sur le plan entretien de rivières (la première fédé à avoir mise en place les équipes rivières payées par les pêcheurs), mais qu’elle ne touche pas un fifrelin du CG. Par contre, la propriétaire d’un parcours privé touche des dizaines de milliers de fr. pour promouvoir le tourisme-pêche. Résultat : moins de cinquante pêcheurs pour la saison 1997. Soit plus de dix mille francs de subventions par pêcheur (comparez avec les un franc quatre vingt. offerts par EDF !). Mais comme cette aimable personne laisse aussi deviner ou apparaître son anatomie à l’occasion, alors.... Ce qui m’avait fait dire, à l’A.G. de la carte fédérale 21, l’an passé, au président que s’il était un peu moins couillon, il n’avait qu’à exhiber ses.... pour récolter la manne départementale. Tout le monde avait ri, sauf l’intéressé et moi... mais pas pour les mêmes raisons, évidemment. Au fait, le bellâtre transalpin, il travaille sur le parcours visé. Il n’y a donc pas de hasard. Et si je mets ce cas en évidence, c’est parce que je le connais bien. Et ce qui se passe ici se passe nécessairement ailleurs.

      Vous savez tous que certains ont tout fait pour retarder la démolition du barrage de Maisons Rouges pourtant classé danger public par le préfet d’Indre et Loire ? (1) Hasard ? Non, ce barrage permettait à certains loueurs d’exercer une lucrative activité plus amont. Et ces braves gens crachent au bassinet en période électorale.... Par contre, en aval, les pêcheurs étaient priés d’aller voir ailleurs, because un danger certain et reconnu. Vous savez tous aussi qu’EDF ne relâche jamais d’eau sur l’Ardèche, quand les poissons en ont besoin. Par contre, il suffit que débarque un car de canoéistes bataves, et l’eau est immédiatement lâchée. Logiquement, les pêcheurs devraient être prioritaires, eux les gardiens du patrimoine national (loi de 1992). Mais ils ont laissé faire, faute d’avoir compris le sens de cette loi ; parce qu’ils sont gens calmes, au contraire des chasseurs ; et surtout parce que le microcosme pêche est aussi divisé qu’un millefeuille, à l’intérieur des fédés (2). Chacun veut tirer la couverture à soi, au principe d’égalité. Ensuite, il y a aussi le fait que les plus petites AAPPMA se trouvent presque toujours être situées en tête de bassin, donc à la meilleure place, à la source. Et beaucoup d’entre elles, pour préserver leurs biens, refusent les adhésions de membres extérieurs à la commune, ou à la communauté. Il faut parfois payer un droit d’entrée pour être admis. Ou le parrainage de quelque pontife. C’est tout à fait illégal, contraire aux principes républicains, mais c’est ainsi. Et ne venez pas dire que j’affabule.

      Des cas précis : Je peux citer des cas précis. La parade à ce constat alarmant et désarmant est alors la réciprocité : fédérale ou interdépartementale. Mais là encore, chacun espère tirer la meilleure part du gâteau. Souvenez-vous simplement de l’exemple Lozère l’an passé, de la Côte d’Or violée par l’Entente 3B ! Le principe réciprocité est une belle chose, mais il laisse toujours des mécontents, des cocus derrière lui. Et personne ne veut jouer le rôle du cocu. Bref, de quelque côté que l’on se tourne, le maître mot est celui-ci : fric ! Et l’avenir ne pourra que renforcer cette tendance. Bien sombre d’ailleurs, cet avenir... pour peu que l’on réfléchisse quelques instants, comme nous venons de le faire. Après une désertion due à l’inertie chronique de nos dirigeants, après avoir méprisé (par ignorance ?) les ouvertures données par la loi sur l’eau de 92 - j’y tiens, tous nos problèmes actuels viennent de là -, après avoir omis l’importance d’une législation souvent obsolète, après avoir toléré l’omnipotence des autres usagers, voici donc le nouvel Attila : les enjeux économiques. Ils finiront de nettoyer le terrain : achever la pêche associative telle que nous la connaissons encore.

      Plus grave : les écologistes, nos soi-disant alliés, sur la foi d’arguties incompréhensibles pour la grande majorité d’entre eux, porteront le coup de grâce final. Voyez leur empressement à défendre le phalacrocorax ou cormoran. Des mesures de protection s’imposaient, il y a vingt-cinq ans. Ils ne se justifient plus aujourd’hui. Mais allez faire comprendre à des mules qu’ils favorisent un déséquilibre écosystémique ! Il faudrait d’abord qu’ils comprennent ce que cela veut dire. Et je ne parle pas de leurs dernières trouvailles : le nylon qui tue les oiseaux, les plombs qui empoisonnent les cygnes, et plus grave, la faune piscicole. Moi, j’ai jamais vu de gardon bouffer des plombs. Mais je verrais par contre d’un assez bon oeil les cormorans se faire plomber. Ironie mal placée ? Oui, sans doute. Mais on a vu tant de choses bizarres, j’entends et je lis de telles conneries aujourd’hui que plus grand-chose ne m’étonne. Notre avenir, à plus ou moins long terme (et plutôt moins que plus), je le vois tel : parqués comme des moutons sur des sites entourés de barbelés. Parce que les sites libres, les rivières, il n’y en aura plus d’accessibles, du moins pour la pêche.

      Les canaux, on n’y pourra mieux circuler le long des berges qu’aujourd’hui. Ensuite, vos cannes commencent vraiment à enquiquiner les nautoniers qui, eux, payent pour naviguer. Alors, d’ici à ce qu’on nous interdise d’y pêcher, au nom de la libre navigation ! Il n’y aurait rien de scandaleux : le manque d’entretien les rend déjà inaccessibles aux pêcheurs sur la majeure partie de leur parcours. Et les vidanges pour ceci ou cela sont monnaie courante, vous le savez bien. Les lacs de barrage ? Oui, mais comme ils sont source de revenus importants, diversifiés sinon vitaux, pour les communes riveraines, il y a fort à parier que sous peu, au prétexte de sécurité, leurs berges nous soient interdites pendant les mois chauds de l’année, autrement dit pendant la pleine saison touristique, en gros de mai à septembre. D’ailleurs, et vous l’avez pu constater, rien n’est fait pour les pêcheurs, mais tout pour le jet-ski, le ski nautique, la voile ou la baignade. Il est même des sites où l’on commence à nous parquer : secteur pêchable, site réservé à la pêche etc. C’est vachement bien ? Oui, mais réfléchissez trente secondes : çà veut dire qu’ailleurs, vous ne pouvez plus y exercer votre activité favorite. Nouvelle limitation territoriale, ou poursuite de la politique engagée ; à vous de choisir ...

      Que nous restera-t-il alors, sinon ces étangs privés, ces sablières aux eaux saturées en nitrates, phosphates ou pesticides divers ? Bien sûr, il sera toujours possible d’aller pêcher au Niger, en Irlande, ou sur les lacs canadiens. Mais combien peuvent se le permettre, financièrement parlant ? La solution naturelle sera alors ces parcs ou parcours privés", nouvelle forme de discrimination : ghettos loisir-pêche. Oui, des sites entourés de barbelés que nous aurons posés nous-mêmes, pour éviter l’invasion massive de saprophytes en tous genres que la seule vue de l’eau excite au plus haut point, car toujours synonyme de billets de banque. Alors, la privatisation sera totale. Car avant de les franchir, ces fichus barbelés, il faudra montrer patte blanche, en l’occurrence notre carte de crédit, et non plus notre carte de pêche. Et fasse alors le ciel qu’il ne vous prenne pas le désir d’aller pêcher ailleurs, sinon rebelote. Tout ça pour avoir le droit de sortir de l’eau, je dis bien de sortir, des poissons survitaminés que les apprentis-génétistes et les aspirants-gestionnaires du marketing-pêche s’efforcent de produire, et non d’élever comme on pourrait l’espérer.

      Poissons de frime, poissons de luxe, mais aussi poissons-poison. Car il faut vraiment aimer manger de la m... pour avaler une friture qu’on nous aura préparée dans des laboratoires-piscicoles. Si bien préparée d’ailleurs que la moindre bactérie provoque des catastrophes épidémiologiques épouvantables dans le cheptel. Aujourd’hui, par exemple, les productions d’arc-en-ciel et de saumons sont décimées par une véritable peste au nord de l’Europe, dans les Îles britanniques (eh oui, encore !) ou au Chili. Rassurez-vous, vos grandes surfaces les proposent actuellement en promotion, vu qu’elles les ont obtenues à des tarifs inimaginables il y a seulement deux ans. Et pour cause ! Mais savez-vous que ces poissons sont nourris à la farine de viande issue de vaches folles ? Logique après tout, on nourrit bien les porcs bretons avec de la farine de poisson. Et çà, vous le retrouvez dans votre assiette, en barquette au supermarché local, sous forme de cassoulet. Ou, plus élégant, dans la truite que vous irez pêcher sur ces sites destinés à la pêche sportive et trébuchante. Mais çà, qui osera vous le dire ? Corollaire : avec tous les travaux biogénétiques engagés à l’heure actuelle, on pourra toujours rêver d’une variété de brèmes sans arêtes, de matous sans picots, de requins sans chicots, de vairons gros comme des chevaines.

      Fantasmes ? Hélas non ! ces travaux sont déjà en cours. N’ayez aucune crainte : ces bestioles, on les retrouvera dans nos rivières ; les déversements clandestins, çà existe ! c’est même très fréquent, non ? N’imaginez surtout pas que je "pessimise" à tout va. La machine est bien lancée, et je n’en veux pour preuve que la récente abdication des fédés du sud-ouest ayant accepté de verser des millions à l’agence de l’eau Adour-Garonne contre les services de cet organisme : entretien des berges, analyse des eaux, contrôle des populations piscicoles, des migrations de poissons. etc. N’est-ce pas ici la preuve que nous sommes incapable de gérer ce que la loi de 92 nous a pourtant confié ? Car accorder l’entretien des cours d’eau à l’agence de l’eau, c’est forcément renoncer à notre statut de protecteur des milieux aquatiques. Alors, d’acteurs, nous devenons consommateurs. De services, certes ; mais prenez l’analyse comme vous voudrez, le résultat ne changera pas. Et je mets quiconque au défi de prouver le contraire.

      Nos fédés ont abdiqué parce les AAPPMA n’ont jamais pu, ou su, faire leur boulot de protection des milieux aquatiques. Un comble ! et pourtant... Pour elles, ou du moins la très grande majorité d’entre elles, entretenir la rivière se limitait à déverser x tonnes d’arc-en-ciel l’avant-veille d’ouverture 1ère catégorie, et évidemment sous le flash des journalistes locaux (et de la télévision, ils s’en glorifient assez) invités pour la circonstance. Les braves gens ! mais quelle bande de tarés ! Il nous fallait des gestionnaires, des techniciens, et nous n’avons eu, par manque sans doute de civisme, que des falots, ou des pâlots (pleins de bonne volonté, le plus souvent), dans la grande majorité des cas. Et les récentes élections associatives n’ont hélas rien changé. La pêche, qu’elle soit associative ou lucrative, est devenue affaire de techniciens. Certains l’ont bien compris. Le drame, c’est qu’on ne les retrouve pas parmi nos rangs, mais en face, du côté de l’ennemi en quelque sorte.... et là où il y a du fric à se faire !

      Pourtant, malgré cette analyse pour le moins sombre, il existe des raisons d’espérer. Non pas un meilleur, ne rêvons pas, mais tout au moins de sauver ce qui peut encore l’être. La solution existe : il suffirait que les grosses AAPPMA embauchent des gestionnaires. Soit à plein temps si elles en ont les moyens, soit à mi-temps dans le cas contraire. En résumé, il nous faut des permanents, des dirigeants qui s’occupent, autrement qu’une fois par an à l’A.G. de la société, des véritables problèmes, ceux du quotidien. Des tignous, des crevures (des gens qui crèvent et se crèvent), des gens capables de mordre, de répondre instantanément à la moindre attaque, qu’elle soit d’ordre stratégique ou piscicole ; et ce qui est valable pour les AAPPMA l’est tout autant, sinon plus pour les fédés. Le temps du bénévolat est révolu. Pour survivre, il faut des gens de métier, des pros. Et du genre battant, pas des nouilles ! car si on veut reconstruire solide, il faut évidemment abandonner le torchis... mais aussi les torche-culs ! Suis-je bien clair ? Vision irréaliste ? Peut-être ! Mais alors, donnez-moi des raisons de douter de mes analyses. Je suis preneur, vous connaissez l’adresse.

      Avant de vous quitter, je ferai la remarque suivante. Nulle part dans ces réflexions, je n’ai fait mention des techniques de pêche qui, au dire de certains, deviennent de plus en plus pointues, à telle enseigne que même le poisson s’éduque. Rassurez-vous, l’oubli est ici volontaire, car le sujet d’un prochain entretien.

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