Le saumon à la nymphe à vue (Part. 2)


    Classique parmi les classiques d’automne


    février 2001 par Vincent Pons

      Alors que l’identification est facile sur le papier (voir notre précédent article) elle n’est pas si évidente lorsqu’on attrape son premier saumon ou même quand on regarde des saumons à travers une vitre à l’échelle à poissons - située au milieu de Seattle !!! - en comparant avec les photos des différentes espèces.

      Mais qui se plaindrait lors de son premier contact avec les saumons de ne pas être sûr d’identifier au premier coup d’oeil l’espèce tellement il y en a de différentes, pas moi en tout cas, quelle chance inouïe de pouvoir pécher dans de telles eaux. Mes premiers contacts avec ces monstres ont eu lieu à l’échelle à poissons de Seattle au mois d’août lorsque Olivier, mon frère, est venu me rendre visite avec l’espoir d’ajouter à sa carte de visite ces cinq espèces de saumons, ambitieux mais motivant.

      Nous avons tout d’abord prospecté les plus grandes rivières en péchant en noyée sans succès. Après quelques jours à pêcher aval dans différents cours d’eau d’une taille comparable à celle de la Garonne, le hasard nous fit découvrir un petit paradis, la Sol Duc River, où des centaines de king étaient rassemblés dans de calmes eaux claires n’excédant pas deux mètres de profondeur rendant la pêche à vue possible, le rêve. Péchant à vue avec des imitations tout à fait différentes, moi optant pour des oreilles de lièvres casquées ou non, Olivier pour des imitations d’œuf ou des mouches fluo, nous avons chacun réussi à ferrer quelques king qui sont capables de vous vider la soie et plus de cinquante mètres de backing sur un seul rush (demandez à Olivier ce qu’il en pense).

      Première tentative de pêche en nymphe à vue, premiers chants du moulinet et premiers saumons, coup de chance ou non ? Après cet essai concluant, je me suis mis en tête de ne pêcher que les rivières de taille moyenne, à vue et d’abandonner la noyée ou le streamer (d’ailleurs, à ce jour, je n’ai attrapé qu’un seul saumon en noyée et c’était par la manche, sans commentaires). La Sol Duc étant une expédition de deux jours, je me suis concentré sur la Sauk River et la Stilligamish (la Stilly est à moins de quatre vingt miles au nord de Seattle) dont le North Fork est en Fly only catch & release entre mars et fin novembre.

      Après un bref retour en France début septembre, je suis revenu au bord de la Stilly en plein cœur des remontées, les saumons se mêlant aux dolly varden, cutthroat ou même aux steelhead. Vu l’incertitude concernant quels genres de poissons sont présents au jour le jour, vous ne pouvez pas décider de prendre tel ou tel matériel en quittant Seattle un matin d’automne. Personnellement, j’emporte toujours une 10 pieds soie 4 équipée d’une DT3 et d’un bas de ligne faisant entre cinq et six mètres cinquante (voir formule) et une 10 pieds soie 8 munie d’une WF8 et d’un bas de ligne avoisinant aussi les six mètres. Je transporte la deuxième canne accrochée au sac à dos qui contient le casse-croûte, je n’en suis absolument pas gêné en action de pêche.

      Casquette vissée sur la tête, lunettes polarisantes sur le nez, une épuisette accrochée au gilet, mon sac, une canne à la main et me voilà prêt à affronter n’importe lequel de ces fabuleux poissons. Si je ne rencontre que des truites ou des saumons de taille modeste, la 10’ #4 est le ticket gagnant. Si les saumons présents sont puissants, l’équipement le plus lourd est parfait. J’emporte tout cet attirail car je ne pêche pas souvent à dix mètres de l’endroit où je suis garé, je recherche le calme, l’éloignement, quitte à marcher deux ou trois kilomètres, la qualité de la pêche en vaut la peine. j’ai ainsi trouvé de superbes pools qui sont devenus mes favoris mais il faut garder en tête que du jour au lendemain, cent cinquante saumons peuvent être présents dans des pools qui étaient encore vides la veille, j’ai pu vérifier, il ne faut rien négliger et jeter un coup d’œil partout.

      Quels bas de ligne utiliser ?

      Avec une soie DT3 : Mitchell marine 45/100 (85 cm), Mitchell marine 35/100 (60 cm), Mitchell marine 30/100 (30 cm), Maxima 25/100 (30 cm) Maxima 20/100 (50 cm) 16/100 (40 à 250 cm, longueur à ajuster et brins à ajouter si le 16 est la pointe ou si la pointe est en 14, 12, 10 ou 8).

      Avec une soie WF8 : Amnesia vingt livres (85 cm,) Maxima 43/100 (60 cm), Maxima 33/100 (85 cm), Maxima 25/100 (115 cm), Maxima 22/100 (2 à 3 mètres).

      Le matériel  ? Très classique ; mais comment pêcher à vue le saumon, comme la truite ? C’est beaucoup plus facile dans le sens où les saumons se regroupent toujours dans les pools les plus profonds et, quelques fois par centaines d’individus. Le repérage pose donc moins de problèmes que celui d’une grosse truite dans un ruisseau pyrénéen surpéché. En se baladant de pools en pools, les pieds au sec, il est possible d’observer ces migrateurs sans les déranger et de leur proposer une nymphe. Le challenge est d’arriver à faire descendre une mouche à deux ou trois mètres de fond après une dérive de cinq mètres au maximum. En effet, je ne sors jamais de soie, je ne pratique que le lancer arbalète pour ne pas effaroucher ces bancs de saumons donc ma dérive est toujours courte et je suis obligé de compenser sur le poids des mouches plus que sur la finesse de la pointe et sur les maigres mending effectués pour permettre à la nymphe de descendre rapidement. Cependant, même sur un hameçon de taille 8 ou 10 comme ceux que j’emploie, la place pour plomber est toujours restreinte. Apres avoir essayé de nombreux modèles de nymphes très différents les uns des autres, j’ai sélectionné un seul genre qui convient très bien aux saumons. J’ai éliminé tous les modèles lisses bien qu’ils coulent rapidement (même non plombés) pour ne retenir que les nymphes à base de poils de lièvre et queue en CDC. Mon modèle de base est une oreille de lièvre non casquée avec une hampe et demi de plomb. Un modèle plus plongeant (pas forcement plus lourd) aura un casque d’or en tête et toujours un sous corps en plomb. La taille des casque d’or est toujours la plus grosse possible et plus ils brillent meilleure sera la visibilité. Il ne faut pas oublier que nous ne cherchons pas imiter une proie mais surtout à teaser le saumon, l’inciter à mordre un corps étranger. A noter que je n’ajoute pas de lest sur le bas de ligne et j’utilise des hameçons sans ardillons.

      Coté pratique, je m’installe à un endroit ou je peux surplomber un pool profond, si les saumons sont là, je jette ma nymphe un peu en amont et je la suis des yeux descendre, descendre, toujours descendre pour arriver au niveau des poissons. Si la mouche est assez plombée ou bien profilée pour atteindre le fond rapidement, j’essaie ensuite de la présenter pile devant la gueule d’un ou plusieurs saumons sur la même dérive. C’est le côté incroyable de cette pêche, on peut espérer séduire plusieurs poissons sur une même dérive, le premier ne prend pas, il reste le second, puis les autres… Cependant, d’autres poissons peuplent la rivière, les truitelles, whitefish ou cutthroat se jettent souvent sur la nymphe dès qu’elle touche la surface, deviant la trajectoire de celle-ci quand ils ne s’y pendent pas. Cet handicap supplémentaire s’avère quelquefois fort utile et aide au suivi de la nymphe, savoir exactement où elle évolue car, autant une truite ne rechigne pas à se déplacer de quelques décimètres pour croquer une nymphe évoluant en dérive inerte, autant le saumon ne bouge pas, il lui faut la mouche sur le nez. Parmi tous ceux que j’ai pu piquer, seulement un ou deux sont venus prendre une nymphe qui arrivait droit sur un autre poisson.

      Si les poissons ne sont pas réceptifs aux dérives inertes, j’essaie une prise induite en relevant la nymphe quand elle arrive devant eux. Souvent, voyant cette mouche leur échapper, les saumons viennent la prendre. Je trouve fascinant de leurrer ces monstres sur des mouches qui paraissent minuscules dans leur bouche, de voir leur réaction à la vue de ce bout de plomb et de poils qui dérive devant eux, de les voir prendre et réagir au moment du ferrage. Il m’est arrivé d’observer un chum essayer de prendre ma nymphe plusieurs fois d’affilée sans réussir à la croquer. Après quelques ratés, ce dernier s’est finalement fait piquer et un combat plus axé sur la force que sur la finesse a suivi. A ce propos, j’attire l’attention sur l’importance de porter des lunettes polarisantes de qualité qui permettent de suivre une nymphe sous plusieurs mètres d’eau et pas uniquement de distinguer un poisson comme c’est le cas avec des lunettes bon marché. Bien évidemment, vous n’en avez pas besoin pour observer les poissons les plus faciles à repérer qui sont déjà installés sur les frayères mais inutile de vous conseiller de laisser ces derniers tranquilles.

      Kings et chums, les plus gros des cinq saumons présents, ne se défendent pas de la même façon. Les king utilisent surtout leur force et vivacité pour se lancer dans de longs rush vous laissant vous inquiéter sur la quantité de backing restante sur le moulinet alors que les chums ne vous mettront que rarement sur le backing (en eau calme en tout cas). Cependant, les chums ont la fâcheuse tendance à tourner autour d’eux même une fois ferrés enroulant le bas de ligne autour de leur corps. Résultat : la même impression que si le poisson était piqué sur le coté et donc un combat plus long et difficile. Ces derniers étant à mon avis de moyens combattants, un jour, je me suis lancé un petit défit : prendre un chum d’une dizaine de livre avec ma 10’ #4 sur seize centièmes. Le premier poisson ferré, un beau mâle de sept à huit livres est venu à l’épuisette non sans mal mais mon pari était gagné. Plusieurs autres saumons plus ou moins gros ont suivi ce premier ainsi que quelques casses plus dues à mon impatience qu’à un départ fulgurant non anticipé. En effet, j’essaie toujours d’abréger les combats et ce même si je suis monté très fin m’exposant à une casse prématurée. Les chums ne se défendent pas aussi bien que les king, ce n’est pas dû au fait que les poissons attrapés ne soient pas fraîchement arrivés de l’océan mais c’est juste un fait.

      Durant les mois de septembre et début octobre pas trop pluvieux, les eaux sont encore basses et claires favorisant la pêche à vue mais ces conditions idéales ne sont pas toujours réunies. Quand les eaux sont teintées, je pèche à ce que j’appelle nymphe à semi vue. Je distingue le poisson mais il m’est impossible de voir ma mouche ni même le poisson ouvrir sa bouche, je lance une grosse roulette que je fais remonter légèrement quand je pense qu’elle arrive à hauteur du saumon. En général, la prise est très subtile, comme un grattement sur le fil, rien à voir avec les touches brutales faites par nos farios qui nous arrachent parfois la canne des mains au milieu d’un courant soutenu. Malheureusement, cette technique favorise aussi les accrochages pas très catholiques, par la manche mais elle est une des seules valables dans ces conditions critiques.

      Les saumons sont très réceptifs aux nymphes, pourquoi se priver de cette pêche fabuleuse et pêcher en noyée, en aveugle ou quasi aveugle ? De nombreux avantages plaident en faveur de la pêche en nymphe à vue : le plaisir de voir le poisson se saisir ou non de la nymphe, voir ses réactions mais aussi le nombre de poissons ratés et décrochés est bien moindre qu’avec les techniques traditionnelles comme la noyée ou le streamer. Goûtez une fois à la nymphe à vue, vous ne l’abandonnerez jamais, vous deviendrez inconditionnel comme Olivier et moi. Toutefois, c’est promis, l’an prochain, je me fixe comme objectif d’attraper un saumon en sèche.

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