Quel sacré gaffeur !


    mai 2003 par Jérôme Bauchart

      Un débit de tabac ! Enfin ! Le pont qui enjambe la rivière aussitôt franchi, je garai la voiture et j’entrai ’Chez Tartarin’. Personne derrière le comptoir. Le seul client présent vida son verre et m’interpella : ’Ne réveillez pas le beau bébé qui dort paisiblement dans son berceau de verre !’
      Mon regard se dirigea vers une vitrine couverte de poussières. Posée sur un meuble, elle protégeait un poisson vraiment peu banal.

      Quel sacré gaffeur !’C’est une morue ?’ ’Non monsieur, c’est une truite de mer ! Et vous êtes en présence du petit veinard qui l’a sortie de l’eau’. Nous étions en pleine période de la mouche de mai. On assistait à un défilé incessant de grands éphémères sur la rivière. Oubliant temporairement toute méfiance, les farios s’en gavaient jusqu’à devenir très vulnérables. Quelle aubaine pour les nombreux pêcheurs présents.
      Comme je pêchais avec une mouche artificielle volumineuse, ’une panama’, j’utilisais un très fort bas de ligne afin de limiter le vrillage du nylon. Je posais délicatement ma mouche sèche légèrement en amont d’un poisson qui donnait l’impression d ’être vraiment affamé. Le résultat ne se fit pas attendre ! Quelques minutes plus tard, au fond du filet de mon épuisette se débattait ce beau spécimen de plus de 15 livres ! Au revoir, monsieur !’.

      A ce moment même, le facteur se présenta. Il étala du courrier sur le comptoir. Me voyant en arrêt devant la vitrine, il s’exclama :
      ’Douze ans déjà ! Douze ans que je l’ai prise ! En principe, cet après-midi là, j’aurais dû tondre mon gazon. Mais la météo en a décidé autrement : ciel bas, crachin tenace... Je me dirigeai vers la rivière et je m’arrêtai en face de mon poste préféré : un pool profond et calme protégé par une voûte de branchages. La couleur de l’eau, légèrement teintée, renforçait mon optimisme. A l’extrémité de mon bas de ligne plongeant qui était relié à une soie intermédiaire, j’attachai ’une médicine’. Cette grosse mouche noyée bleu argenté était à peine disparue sous l’eau que je ressentis une tirée très nette. Après quelques minutes palpitantes, j’ai échoué le poisson sur l’herbe et, d’un geste vigoureux, je l’ai éloigné de la berge. Voilà comment j’ai leurré ce joli trophée d’un peu moins de 16 livres que vous êtes en train d’admirer. Je me sauve car je suis en retard dans ma tournée !’

      C’est alors que Monsieur Tartarin fit son apparition. Il s’était absenté quelques minutes pour récupérer sa petite fille à la sortie de l’école maternelle. J’engageai aussitôt la conversation :
      ’Je parie que vous êtes l’auteur de ce fameux coup de ligne ?
      Vous l’avez deviné ! Et en nocturne s’il vous plait !
      Je longeais la rivière tout en ramassant des escargots. Soudain, j’entendis un gros ’SPLASH’ à quelques mètres de moi et je vis l’eau comme en ébullition. J’avais compris. Je jurais que je l’aurais ! Je repérai bien l’endroit. Je revins à la tombée de la nuit avec ma canne à mouche et ma lampe de ’spéléo’ autour de la tête. J’eus raison de faire confiance à mon ’alexandra’ (imitation d’un vairon ou d’une épinoche en période de frai). A la troisième tentative, le tour était joué.
      Quel sacré gaffeur !Quelle bagarre avec cette jolie bête de 15,480 livres exactement. Heureusement que je n’avais pas oublié ma gaffe ! Regardez, on devine la cicatrice sous l’opercule, juste à droite de la nageoire pectorale. Vous savez, c’est tout un art de gaffer correctement un poisson ! Il faut viser à coup sûr, au point d’équilibre, en tête.’

      Joignant le geste à la parole, il se saisit du tisonnier rangé près de la cheminée.
      Malencontreusement, le crochet du tisonnier se prit dans l’un des deux anneaux prévus pour ôter le couvercle. Le mouvement fut si brutal que la vitrine se souleva et se désolidarisa de son socle.

      Patatras ! La voilà par terre !
      La petite fille se mit à hurler :
      ’Le poisson ! Papy tu as cassé le poisson !’
      La truite géante gisait par terre en mille morceaux.

      Je dis mille mais il se peut qu’il n’y en eût que neuf cents, car je ne les ai pas comptés. Vous l’avez compris, elle était... en plâtre.
      Mettant à profit tout ce remue-ménage, je m’éclipsai discrètement et je remontai en voiture. Je roulai paisiblement. C’est alors que, par habitude, je mis la main à la poche et m’exclamai : ’Zut ! Je n’ai toujours pas acheté de cigarettes !’.

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