Pêche à la mouche et compétition


    mai 2001 par Jean-Pierre Jurado

      Pêche à la mouche et compétitionQuelles motivations peuvent pousser quelqu’un à pratiquer la pêche à la mouche en compétition ? Quel regard je porte sur les compétitions de pêche à la mouche ? Voilà les questions que m’a posées David Synold et auxquelles je vais tenter de répondre en toute franchise et sincérité.

      Bien-sûr je ne parlerai qu’en mon nom, car je serais bien incapable de le faire à la place des autres et que je n’ai d’ailleurs reçu aucun mandat de la part de qui que ce soit à ce sujet. Et oui, comme vous l’aurez compris je participe à des compétitions de pêche à la mouche depuis quelques années. Non ce n’est pas une hérésie, contrairement aux élucubrations de quelques grands prêtres éclairés par la suprême vérité. Je n’en tire pas de fierté particulière mais pas de honte non plus.

      La honte je l’éprouve quand je vois l’emballage plastique d’un bas de ligne traîner au bord de l’eau, et que je pense que le promeneur qui me croise va peut-être me croire capable d’être aussi dégueulasse !

      La fierté je l’éprouve au bord du ruisseau dont je m’occupe avec les autres bénévoles de mon AAPPMA , quand je relâche une truitelle de quelques centimètres, qui témoigne du bien-fondé de nos orientations en matière de gestion piscicole. J’éprouve aussi de la fierté quand j’ai mieux réussi ma pêche que les autres, et que j’obtiens un bon résultat. Cette fierté là est directement liée à l’estime que je porte à ceux que je devance.

      Mais qu’est ce qui a bien pu m’amener à faire des compétitions ?

      Je pense que c’est une étape dans un cheminement personnel. Ayant éprouvé la difficulté de faire mes premiers pas de mouchaillon seul, avec pour seuls compagnons les premiers livres de ma bibliothèque, j’ai ensuite eu la chance de rencontrer plusieurs moucheurs passionnés qui, en me prenant sous leur aile m’ont aidé, m’ont enrichi. Le premier ce fut Christian, garde ONF de profession, amoureux des forêts autant que des rivières. Avant de m’apprendre à capturer les poissons il m’a enseigné l’art de les relâcher. Avec de vrais arguments il m’a expliqué les absurdités d’une taille de capture trop faible et les bienfaits d’un prélèvement raisonné. Ensuite seulement il m’a appris tous les coups tordus, du petit roulé sous la branche au posé sur le rocher qui évite à la mouche de draguer. On s’est roulé dans les orties pour faire le passage du lancer arrière sur un coup délicat mais prometteur. Le maître mot étant la sobriété dans le mouvement. Aussi il m’a démontré la source de connaissance qu’est l’observation de l’eau, des berges, des insectes, des oiseaux, du temps, de tous ces éléments à la fois distincts et liés, qui peu à peu deviennent ce qu’on appelle habituellement le sens de l’eau. Car hormis l’éthique, son principal enseignement fut qu’il n’existe pas de poisson impossible à prendre. Partant de ce principe, j’ai perdu beaucoup de mouches en tentant tous les coups, même les plus risqués.

      Je me suis alors lancé à corps perdu dans le montage des mouches, avec mon copain Gérald, dont j’ai pillé les boîtes sans vergogne tant ses mouches étaient belles, solides et prenantes. Il avait commencé la mouche un peu avant moi, mais il avait un véritable talent dans la confection de ces mouches et aucune limite dans l’imagination de ce qui pouvait habiller un hameçon pour lui faire prendre du poisson. Par exemple, je lui fis part un jour de ma difficulté à suivre une oreille de lièvre dans les courants. Une semaine après il me tendait une boîte remplie d’ oreilles de canard, des oreilles de lièvre surmontées d’un toupet de plumes de croupion de canard qui permettait de suivre la mouche même dans les reflets des courants les plus vifs.

      Ce n’est que plusieurs années plus tard que cette mouche fit son apparition dans la collection d’un monteur professionnel. A cette époque nous avions tous deux des emplois nous laissant beaucoup de temps libre et nous en avons naturellement profité pour écumer les rivières de la région. Après la Sarre ce furent la Vezouze, la Plaine, le Rabodeau, la Fave, la Meurthe, la Bruche, la Mortagne et tant d’autres qui chacune nous apportait son lot de plaisirs, de déceptions et d’échecs parfois surmontés qui nous aidaient à progresser.

      Notre connaissance de nos rivières » fit que bientôt nous n’étions que très rarement bredouilles. Naïvement je pensais être devenu un bon pêcheur à la mouche. Puis mon travail m’entraîna en Auvergne, ce qui pour un moucheur constitue un lieu de résidence privilégié. Mes trois premières semaines de pêche (sur la Sioule vers Pontgibaud) furent un cuisant échec. Les truites me narguaient et , si j’arrivais bien à en prendre une de temps en temps, ce n’ était rien à côté de celles qui boudaient mes mouches. Je rentrais le soir avec ce terrible sentiment de n’avoir rien compris à la pêche, d’être passé totalement au travers.

      Alors peu à peu j’ai remis en question mon acquis pour m’adapter à ces conditions de pêche toutes nouvelles pour moi. Tout d’ abord les rivières étaient différentes, plus larges, coulaient sur un autre substrat, et surtout c’était la première fois que je pêchais ce type de cours d’eau. Les truites surtout étaient beaucoup plus difficiles que toutes celles que j’avais connues jusqu’alors. Il faut dire que l’Auvergne a une vraie culture de la pêche à la mouche au même titre que la Bretagne, les Pyrénées ou la Franche Comté, et les truites y voient passer les plus belles mouches, les mieux posées. Et moi à cette époque je n’avais aucune idée de tout ça, avec mes bas de ligne de deux mètres cinquante et une seule et unique nymphe dans ma boîte. Alors peu à peu j’ai remis en question mon acquis pour m’adapter à ces conditions de pêche toutes nouvelles pour moi. J’ai allongé et affiné le bas de ligne, aux sèches, noyées et streamers j’ai ajouté de nombreuses émergentes et nymphes plus ou moins plombées, j’ai encore plus soigné l’ approche et la présentation, et peu à peu mes résultats sont redevenus plus réguliers.

      Ouf ! Le cap était passé et j’ai sillonné toute la région de la Creuse à l’Aveyron et de la Corrèze à la Loire dans une boulimie de pêche. Et si je connus quelques déconvenues, elles s’espaçaient et ne duraient que le temps d’adaptation nécessaire.

      C’est à cette époque que je fis la connaissance de Serge Brun

      Pour ceux qui ne le connaissent pas, Serge est un génie de la mécanique, ajusteur de métier, doublé d’un moucheur de grand talent. Dans le sous sol de sa maison était aménagé un atelier qui n’était rien d’autre qu’un laboratoire de recherche sur la pêche en général, et sur la mouche en particulier. J’y ai vu naître des mouches, des poissons nageurs, et tout un tas de bidouilles, destinées à faciliter la vie du pêcheur que nous nous empressions d’aller tester dans l’eau. Mais le summum ce sont les moulinets qu’il a créés : de purs joyaux, des bêtes de pêche. Pour ceux que ça intéresse, on peut admirer ces engins sur le site flyreelmania à la page "Brun".

      Mon préféré, est un modèle démultiplié pour gros poissons, avec frein additionnel ABS en téflon actionné par une gachette (SB98). Mais le plus célèbre est un semi automatique horizontal, dont le mécanisme était directement inspiré de celui de la sonnette de vélo. C’était le tout premier modèle de ce genre au monde. Serge voulait le faire fabriquer en série mais tenait absolument à ce que ce soit une entreprise française qui le produise. Le prototype est donc passé de mains en mains sans que personne ne veuille prendre le risque de fabriquer. Une fois même, un de ses amis le garda presque un an, car ses contacts dans le milieu de la pêche étaient censés aboutir à sa production. Mais quand le prototype rentra au bercail, il n’y avait pas plus de contrat de production qu’à son départ. Et quelques mois plus tard, une société italienne sortait un modèle doté du même mécanisme, dont les différences essentielles étaient le positionnement vertical du moulinet et la (pauvre)qualité des matériaux employés. Quelle coïncidence, n’est ce pas ! En tout cas ce dernier est le modèle le plus vendu en France aujourd’hui. Je ne pouvais pas vous parler de mon copain Serge sans évoquer cette coïncidence.

      Le plus important, ce que Serge m’a transmis c’est ce goût de ne pas se satisfaire de ce qui existe, de toujours chercher à améliorer les mouches, le matériel, la tactique... car même quand on se trompe, et ça m’est arrivé souvent, l’expérience est positive en démontrant l’erreur, et en supprimant une voie de recherche stérile dans le pire des cas.

      De retour en Lorraine, ma voie de progression a été plus personnelle, jusqu’ à ce qu’avec Nounours, nous nous inscrivions à une première compétition amicale sur la Sûre, au Luxembourg. Ca s’est plutôt bien passé puisque nous nous sommes classés deuxièmes, devant nombre de compétiteurs chevronnés. Forts de ce succès nous nous sommes inscrits à une autre compétition, au lac d’Echternach cette fois. Le résultat du point de vue du classement fut nettement moins glorieux, ce qui me fit prendre conscience du fait que j’avais une très large marge de progression, d’autant plus large que parmi les compétiteurs présents figuraient quelques uns des meilleurs pêcheurs de réservoir au monde. Par ailleurs, lors de ces compétitions il régnait une très bonne ambiance (ça chambrait dur !) et j’y ai noué des contacts fructueux avec des pêcheurs ayant une culture pêche très différente de la mienne. Alors j’ai continué à participer aux compétitions amicales qui se déroulaient dans la région. J’avais du mal à franchir le cap, et disputer le championnat de France, car chaque année apportait, par le biais des magazines halieutiques, son lot de mesquineries, tricheries, mini scandales, fondés ou non, mais faisant grand bruit et dans lesquels je ne me reconnaissais pas.

      Ce que je compris plus tard, c’est qu’à chaque fois ou presque il y avait une personne visée le plus souvent indirectement, et que celui qui tirait les ficelles de la rumeur était le plus souvent Iznogoud qui voulait devenir calife à la place du calife, et que la plupart de ces affaires étaient parties d’une broutille qui avait été amplifiée dans le but de nuire, avec la complicité indirecte mais bien réelle de magazines résolument anti-compétitions. Je finis tout de même par prendre une licence compétition, poussé par l’ insistance de Victor Dimino, et fus en lice pour mon premier championnat de France en 2ème division avec la ferme intention de renoncer si les faits heurtaient mon éthique de la pêche.

      Premiers pas en compétition réservoir

      Première épreuve, à Trept, "garder la tête froide". Le matin tout se passe très bien puisqu’à la pause casse-croûte je suis premier devant Laurent Guillermin et Raphaël Alcala. Là je réalise que je peux gagner et je me monte la pression tout seul, et aussi grâce aux commentaires que j’ entends autour de moi, concernant cette possible victoire.
      L’après-midi sera catastrophique, car je ne toucherai pas un seul poisson avant l’avant dernière rotation de l’épreuve : Une tape au booby et il ne me reste plus qu ’une manche pour me classer honorablement. Dans cette dernière manche, je bois le calice jusqu’à la lie puisque je touche quatre poissons..que je décroche tous, sans exception, dont deux à un mètre de l’épuisette. Je finis vingt troisième, pestant contre moi-même, car un seul poisson pris dans l’ après-midi aurait suffit pour me classer dans les dix premiers. J’étais vraiment fou de rage.

      Deuxième épreuve, au Moulin du Bouchat en Haute-Loire, toujours en lac : Là ça se passe mieux, je suis plus régulier tout au long de la journée et, si j ’ai pris un peu de retard le matin, cette régularité a payé l’après-midi, quand les autres pêcheurs peinaient un peu plus. J’ai changé plusieurs fois de technique et ça a marché. Je casse tout de même un très gros poisson sur une touche près du bord. Sur le coup, j’avais cru avoir cassé sur une souche. Même si cet incident m’a coûté quelques places, je finis en sixième position ce qui me satisfait, car j’ai bien mieux maîtrisé mes nerfs.

      Première épreuve en rivière, sur la Thur (tiens, tiens !) J’ai découvert cette rivière quelques jours avant la compétition. Thierry Sticker m’a indiqué quelques bons secteurs et me voilà parti pour un bon après-midi de pêche et de découverte. Il y a eu des éclosions tout au long de la journée, et quand le soleil a décliné un peu, ce sont des caenis qui sont sorties par centaines..En plein mois de mai ! A part ça j’ai trouvé une petite nymphe olive qui semblait plaire particulièrement à ces truites alsaciennes, et après un temps de réglage, je me suis bien amusé. Le dimanche arrive enfin et quand je montre le secteur que j’ai tiré à Thierry, il se cache la face d’une main, d’un air de dire : "Là, gros, tu es mal !!".

      Arrivé sur le secteur, je ne le trouve pas si mal que ça. L’ aval est un parcours d’eau vive et dégagée roulant sur les cailloux, et l’ amont plus calme court dans un lit plus étroit enserré d’une végétation luxuriante. Après avoir observé un moment le bas du parcours et n’ayant pas détecté d’ activité, je décide de le réserver pour la fin de la matinée, car j’espère une éclosion et une pêche plus facile en sèche. Je me dirige donc vers l’amont où, après un temps d’observation, je repère deux poissons actifs, qui refusent tous deux une olive sèche pourtant correctement présentée. Je ressors donc ma petite nymphe olive et pique une première truite. Pour la seconde, il me faudra repasser plus tard car elle a été effrayée. J’ai donc continué ma pêche en nymphe vers l’amont, très concentré. A cause de la végétation les lancers n’étaient pas simples, mais grâce à elle les truites de ce secteur devaient être moins sollicitées qu’ ailleurs, et à onze heures et demie j’avais fait mesurer six truites maillées.

      Il était temps de descendre voir ce qui se passait plus bas. Arrivé en aval, ce sont deux moucheurs que j’ai trouvé sur le parcours, au lieu des gobages que j’ escomptais. Le temps de leur expliquer que la pêche est réservée aux compétiteurs et qu’ils le vérifient sur leur carte, j’ai perdu un temps précieux. Rien ne bouge, et la présentation de plusieurs imitations sur des postes prometteurs me confirme que mes deux gaillards ont dû bien barboter et gâcher nombre de coups. Il est trop tard pour remonter tenter des postes en amont. Mon secteur commençant à l’aval du pont, ma seule chance est qu’ ils soient entrés dans l’eau au dessus. Il me reste un quart d’heure quand je rentre dans l’eau juste au dessous du pont. Je ferre au deuxième passage en nymphe une truite maillée que je décroche aussitôt. Toujours en nymphe j’ en amène une autre à l’épuisette quelques minutes plus tard. Je suis épuisé, les yeux me sortent de la tête à force d’avoir scruté les fonds, et tenté de suivre la pointe de mon bas de ligne. J’ai fait mesurer sept truites maillées, je ne sais pas ce que les autres ont fait, mais j’ai le sentiment d’avoir tiré le maximum de mon parcours. En effet, quand les résultats tombent, j’ai gagné mon secteur avec trois truites d’avance sur le second. Il est temps de se refaire une santé avec un solide casse-croûte et c’est reparti pour la manche de l’après midi. Cette fois mon parcours est superbe. Je dois pêcher l’aval du pont de Willer/Thur. Une levée coupée par un saule pleureur dont les branches baignent dans l’eau, un courant profond qui rase d’énormes blocs de pierre, un radier puis un autre courant, tout cela serait idyllique s’il ne fallait pas descendre un mur de deux mètres et traverser un courant avec de l’eau jusqu’au dessus de la taille.

      Personnellement ces obstacles ne me gênent pas, mais mon contrôleur est un gentil retraité, juste équipé de cuissardes, ce qui n’arrange pas les choses. Je l’aide à descendre le mur et prends mon parti qu’il devra rester à l’extrémité aval du secteur. Une éclosion de petites olives déclenche l’activité juste devant moi, derrière le saule, mais après quelques passages, force est de constater qu’elles ne sont pas naïves, loin s’en faut. Je parviens tout de même à en prendre deux maillées et quelques-unes de classe biberon. J’ai déjà perdu trop de temps, alors je m’avance doucement pour prendre deux poissons sous la berge opposée. J’ai trouvé la bonne carburation avec une petite sèche au corps de dubbing olive. Je m’avance au fur et à mesure des prises et que l’activité s’intensifie. Je dois avoir huitou neuf truites comptabilisées quand un orage éclate. C’est la poisse ! Plus un poisson actif, il faut dire que ça tombe comme à Gravelotte, et ça va durer une heure et demie. Sous le déluge, je réussis à en prendre deux sous le saule, avec une nymphe lestée grise travaillée en aval, et en manque deux autres. Quand l’orage cesse, il ne me reste qu’une demi-heure de pêche et de séchage car je dégouline et mon malheureux contrôleur doit lui aussi regretter de n’être pas au coin d’un bon feu de cheminée. Heureusement, les truites se gavent de l’éclosion qui avait été stoppée par l’orage. Avec la même petite sèche je prends coup sur coup, au ras des blocs de pierre dans le courant, cinq truites maillées. En fait je mets plus de temps à descendre les faire mesurer, qu’à les prendre, un vrai festival, qui arrive seulement un peu tard à mon goût, avec cet orage, je ne suis pas passé loin de la catastrophe.

      Voici venue l’heure des résultats. Je suis troisième derrière Christophe Monnot et Alain Gréboval (tous deux en 1ère division cette année), et repars avec un superbe trophée.

      Deuxième épreuve, la Haute Seine (ou l’école de la patience). Arrivé le samedi, je suis allé me promener et observer les moucheurs en action. J’ai vu beaucoup de pêcheurs, quelques poissons, et presque pas de prises. Ca promet d’être dur !! Le dimanche matin, au tirage au sort, il pleut. J’arrive en avance sur mon secteur, et je ne vois rien, mais alors rien de rien. Je peigne toute la matinée, en sèche, nymphe et noyée, pour prendre une dizaine de truitelles et d’ombrets, mais rien qui fasse la maille. J’ai le moral dans les chaussettes, car une place dans les dix premiers m’assurerait la montée en première division avant même le dernier critérium. De retour au PC pour rendre ma fiche vierge, j’apprends que nous sommes vingt huit capots sur trente deux pêcheurs. Je reprends alors des couleurs puisque rien n’est perdu, mais il me faudra faire mieux dans la manche de l’après-midi (faire pire serait difficile). Quand j’arrive sur place, les deux concurrents avec qui je partage ce secteur (Thierry Sticker et Stéphane Vincent), sont déjà en place. Je m’éloigne donc un peu vers l’aval, mais le seul poisson actif que je vois est sous les branches de la berge en face, à une bonne vingtaine de mètres, séparé de moi par un fort courant.

      Je suis en cuissardes, comme le stipule le règlement sur cette rivière, et je dois donc l’attaquer d’où je suis. Deux présentations plus tard, il n’y a plus de poisson actif sur la rive d’en face. Je me demande comment je vais me sortir de ce mauvais pas quand Stéphane passe derrière moi pour aller tenter sa chance plus en aval. Sans hésiter je prends donc sa place pour découvrir qu’il y a là un troupeau d’ ombres. Le poste n’est pas anodin puisqu’il s’agit d’un courant puissant, d’ une profondeur que j’estime à deux mètres cinquante environ, un saule à gauche et un autre à droite séparés de huit à dix mètres juste pour corser les lancers. Je noue une pointe de plus de deux mètres en douze centièmes et fais un premier passage avec une nymphe lisse plombée. Je dois passer au moins un mètre trop haut. Lancer flou une dizaine de mètres en amont des poissons, dérive, animation, un ombre vient voir mais ne mord pas. Là je remarque, au milieu des autres, un ombre ENAURMEU !!!

      Je cogite à deux cent à l’ heure (au moins) : quatre concurrents ont pris du poisson ce matin. Etant donné que je suis en train de ramer, au milieu d’un troupeau d’ombres, sans arriver à en intéresser un seul, il n’est pas dit que tous ceux qui ont pris ce matin en reprendront cet après midi, et que ceux qui n’ont rien pris vont en prendre beaucoup. Donc, si je prends cet ombre je passerai devant tous ceux qui n’auront qu’un poisson, et ça devrait largement suffire à mon bonheur.

      Premier passage, il ne bouge même pas. Deuxième passage, avec une autre nymphe pour le même résultat et ainsi de suite. De temps en temps il s ’énerve, alors je m’intéresse aux autres, j’en ferre deux trop tard, quand ils ont déjà recraché la nymphe. Et je reviens à ma semelle qui bouge à peine sur le fond, et qui ne fait aucun cas de toutes les nymphes de ma boite. Voilà plus d’une heure et quart (chrono montre en main), que je me casse le bonnet pour faire mordre ce #@§¤µ d’ombre, quand je remets la toute première nymphe que j’avais essayée. Lancer dix mètres en amont, bien laisser couler pendant la dérive, contact, animation..Et là, pour la première fois, mon ombre décolle, monte, monte, grossit, grossit, il est énorme, grossit encore, bascule, un temps, ferre, il est au bout. Je le bride à mort pour le sortir du courant et l’empêcher de redescendre, tellement qu’il saute hors de l’eau, j’ai les tripes nouées, de l’adrénaline à réveiller un mort, s’il prend le courant je ne pourrai pas le suivre, je couche ma canne vers l’amont et la peur au ventre me jette dans l’eau jusqu ’à la poitrine(je suis en cuissardes) pour le faire basculer dans l’ épuisette. Je hurle instinctivement ma joie et mes nerfs enfin relâchés. Il est magnifique, large, et mesure 47 centimètres. J’aurai encore l’occasion de voir une truite de plus de 50 centimètres, mais je la manquerai par précipitation, et ce sera tout. Maintenant c’est l’heure de vérité, et j’attends impatiemment les résultats. Je suis quatrième, avec un seul poisson, fou de joie d’avoir gagné mon billet pour la première division.

      La suite sera moins gaie, puisque dès la saison suivante je suis depuis redescendu en Super D2, après avoir décroché presque tous les poissons qui avaient eu la bonne idée de se pendre après mes mouches, alors que la pêche était particulièrement difficile et que seulement 2 poissons mesurés auraient suffi à me maintenir. Là aussi j’étais dans une rage noire, et là encore je n’avais qu’à m’en prendre à moi-même. Ce n’est qu’après réflexion, à froid qu’ apparaît un facteur majeur de la compétition, à savoir le compétiteur face à lui même, sa gestion du stress, de la fatigue du voyage, de sa peur de mal faire, de se tromper de tactique, de décrocher etc. Et ce facteur n’est pas le moindre. Pour ma part, j’enrageais d’avoir eu suffisamment de sens de l’eau et de bagage technique pour réussir à faire mordre des poissons, alors que l’activité était minime, et de les perdre à cause de ma peur (le comble). J’espère en avoir tiré la leçon et réussir cette année à remonter pêcher avec les champions du monde.

      Parce qu’en plus, malgré tous ces déboires, je vais continuer ! Mais pourquoi ? Pas pour la gloire, encore moins pour l’argent, puisqu’il en coûte à chaque compétiteur le prix d’un chouette voyage de pêche, mais pourquoi donc ? D’abord pour continuer à apprendre : Si quelques uns parmi les compétiteurs gardent jalousement leurs secrets, la plupart, au moins après les épreuves, partagent leurs petits trucs et astuces, leurs découvertes, qui sont ainsi divulgués aux quatre coins de la France, pour le bénéfice de tous. Aussi parce que, si j’ai rencontré au cours des différentes compétitions quelques sinistres crétins, j’ai surtout fait connaissance avec plein de gars attachants, de vrais pêcheurs qui ont les yeux qui brillent d’une lueur intense quand ils évoquent leurs rivières, celle qu’ils ont découverte depuis peu, ou celle qu’ils arpentent depuis toujours, pour tout dire des gens chez qui je me reconnais. Les cultures de la pêche sont très différentes d’une région à l’autre et il est toujours enrichissant de les confronter. C’est de partage dont il est question ici, et cette notion de partage est essentielle à l’évolution de notre sport-loisir-passion.

      Où en serions nous si Skues, Sawyer, Pelletier, Gaidy, Comby, Rocher, et tous nos illustres aînés ne nous avaient pas fait partager par leurs écrits les fruits d’une vie de passion de la mouche ? Où en seraient nombre de débutants s’ils ne rencontraient pas quelques bénévoles dans les clubs pour guider leurs premiers pas de mouchaillon ? Les membres des clubs et AAPPMA organisateurs, eux aussi veulent nous faire partager leur amour de leur rivière, et avec eux aussi, échange et partage sont plus que des mots, et prennent toute leur signification. Il faut voir comme ils sont malheureux quand l’épreuve se déroule un jour sans, et qu’ils nous racontent leurs truites et leurs cailloux, nous montrent leurs meilleures mouches, nous encouragent à revenir à une autre occasion. Comme ils sont déçus quand un compétiteur a gâché leur meilleur secteur en ne le pêchant pas correctement. Et comme ils sont fiers aussi, quand la pêche fut bonne et qu’on les complimente sur leur gestion ! Il est aussi un point qui me plait particulièrement : souvent quand on va à la pêche, on choisit son coin selon la saison, on s’arrête près d’un pont, on observe s’il y a des gobages, des poissons actifs, des éclosions, et c’est seulement quand un certain nombre de conditions sont réunies qu’on se décide à enfiler les waders.ou à aller voir plus loin si les herbiers sont plus verts. En compétition, rien de tout cela, et la formule pourrait se résumer à ceci : "Voilà bonhomme, ton parcours va de la pile du pont à la cabane en bois. S’il y a des poissons, tant mieux, s’ils sont actifs n’oublie pas de brûler un cierge à St Pierre, s’il n’y en a pas de poisson, invente les, et surtout fais les mordre !"

      On pourra me dire que ça tient du masochisme, mais ce challenge là, ça me plait vraiment de le relever. Et cette obligation de prendre un poisson, même quand toutes les conditions défavorables sont réunies, c’est bien ce qui m’a fait le plus progresser ces dernières années. De plus, il me semble qu’il n’y a pas d’écarts énormes entre les compétiteurs et que la différence se fait surtout sur des détails, des réglages, de l’expérience, pour tout dire, des petits plus qui font toute la différence.

      Alors ces petits plus j’ai envie de les acquérir pour progresser encore. Je suis également époustouflé du niveau de pêche et de la vitesse de progression des jeunes qui très tôt ont embrassé la compétition, comme Julien Daguilanes, Grégoire Juglaret ou Mickaël Crepey pour ne citer qu’eux. C’est la démonstration la plus criante des vertus éducatives de la pêche à la mouche de compétition. N’oublions pas non plus que nombre d’évolutions techniques et tactiques sont venues des pêcheurs de compétition. Et si quelques dérives ont vu le jour par ce biais, comme les pêches dites au bouchon ou au bikini, le règlement est bien vite intervenu pour y mettre fin. Il est aussi souvent question de déontologie quand on évoque les compétitions.

      Pour répondre à cette question épineuse, je me dois de faire part de certains points du règlement (qui sont tous appliqués à la lettre, sans appel) : la pêche se pratique uniquement à l’aide de mouches montées sur hameçon simple de moins de trente deux millimètres, sans ardillon ou à ardillon parfaitement écrasé. Le poisson pris est impérativement remis à l’eau, vivant. Les indicateurs de touche sont interdits. L’épuisette est obligatoire, et le filet est fait de matériaux non abrasifs. Aucun dispositif flottant ou lest ne peut être ajouté sur le bas de ligne.

      Je crois qu’avec ces points (parmi bien d’autres), la fédération met en avant sa volonté de promouvoir notre sport, dans un cadre éthique irréprochable. Le non respect d’un de ces points entraîne l’exclusion du compétiteur après un seul avertissement. Certes, je comprends que certains pêcheurs locaux peuvent mal prendre de se faire ôter une journée de pêche sur "LEUR " rivière. Le pire étant quand un gars prend (et remet) vingt truites sur "LEUR" parcours, sans connaître la rivière, là où ils ont du mal à rentrer avec leur panier plein des six truites autorisées. Mais dans l’immense majorité l’accueil est superbe, et les moucheurs locaux sont les premiers au spectacle, car c’est aussi pour eux l’occasion d’apprendre (on y revient toujours), quelques nouveaux trucs.

      Voilà, je crois avoir, pour l’instant, fait un petit tour de la question, et en tout cas j’espère vous avoir clairement fait part de mon point de vue sur la compétition. Si des internautes veulent me faire part du leur, discuter, débattre, je me ferai un plaisir de le faire sur le forum mouche_en_eaux_douces, ou plus confidentiellement en m’adressant directement un mail.

      En tout cas, cette année encore je disputerai le championnat de France, tant que je croirai que ça m’apporte quelque chose, et que mon éthique n’a pas à souffrir de ce que j’y vois. En plus, cette année je vais bien me ballader pour la compétition, puisque outre la Vologne et le Rognon, j’irai pêcher des réservoirs du Cantal, du Jura, des Vosges et du Vaucluse : Tout un programme, et qui sait, peut-être quelques anecdotes croustillantes à vous raconter !...

      La rivière : Crédit photo David Synold

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