Et si vous alliez à la pêche !


    Pour une approche éducative de la pêche à la mouche


    29 décembre 2003 par Philippe Nicolas

      Aux amis, aux proches, aux parents d’élèves que je côtoie et qui pour certains me confient un état de stress, (n’ayant plus le temps de la saine et juste oisiveté) ; aujourd’hui je n’hésite plus une seule seconde et je leur pose la question : « Et si vous alliez à la pêche ? ».
      « Mais pourquoi ? » me diriez-vous. Déjà pour réinvestir le savoir de perdre du temps ; perdre du temps pour rien, si ce n’est en fait, gagner du temps pour soi . Puis recouvrer en soi quelque chose de l’appartenance au monde naturel, enfin réaffirmer une expression positive de soi, le regard rayonnant qui porte loin à l’espérance qui ne trahit pas, doublée d’un rire vrai, profond prêt à éclater.

      Dans le cadre de mes études uni­versitaires, je me rends compte à quel point la pêche est éducative, formatrice du sujet, dans une perspective de réussite humaine globale. Les élèves qui fréquentent l’Atelier de Pêche et Nature de Bury font l’apprentissage de la vaste relation consciente face et dans 1a vie. En confrontation triangulaire avec d’autres, eux-mêmes et l’envi­ronnement, ils grandissent en déployant une vision du monde que j’évalue tellurique et cohérente. Autrement dit la pratique de la pêche les élargit ! « Plus je pêche et plus je m’élargis en conscience et en connaissance ! » témoignent, dans leur attitude, les apprenants pêcheurs de l’atelier.

      Le principe de la pêche - faut-il rappeler, extrê­mement simple dans son essence - convoque le jeune halieute, muni des objets, canne à pêche et musette, au milieu d’un monde aquatique animé : la rivière. Guidé par le fol désir de l’aventure, l’apprenant tente, en interrogeant les courants et les veines d’eau, de prendre à la mouche les poissons qu’il convoite. _ C’est là, dans ce monde sans cesse en mouvement où se mélangent les éléments naturels qu’il fait l’ap­prentissage de la vie plus fondamentalement que de la pêche. Car la pratique halieutique au grand air décale le sujet des préoccupations et des tensions du monde social pour l’élancer dans un réel qui pro­digue sans cesse, éveil, sens, curiosité, découverte, émerveillement, amitié.

      Des mouvements et sollicitations pluriels du monde naturel, il finit par se découvrir faisant partie d’un vaste ensemble vivant, vibrant et peut vivre l’expérience de renaître à lui-même.
      Ces expériences de renaissance que nomme Dominique Cottereau « éconaissances » alimentent actuellement dans la sphère universitaire, une réflexion éducative, dans la perspective d’une formation du sujet « à », « dans » et « pour » l’environne­ment. C’est l’exploration du concept d’ « écoformation », nommé par Gaston Pineau, il y a une vingtaine d’années.
      Dominique Cottereau n’est pas sans rappeler que nous portons en nous les élé­ments naturels et que les éléments nous portent. Autrement dit, nous avons en nous, de l’eau, de la terre (atomes, molécules, etc.) de l’air et du feu (entendons par feu, l’énergie). L’environnement naturel n’étant qu’essentiellement composé de ces quatre éléments implique qu’à chaque confrontation, il se joue une expé­rience de rencontre entre soi et les éléments ; il se joue une « reliance » entre le pêcheur et les éléments naturels.
      Ces éconaissances dans la restauration des liens privilégiés avec l’eau, la terre, le feu, l’air, ont des effets énergisants chez l’apprenant, principalement en l’in­tégrant de façon sensible et dynamique au monde, en lui offrant également une perception amicale du milieu naturel.

      La terre, le cosmos sont donc sereine­ment habitables !
      C’est bien ce lot d’expériences des sens au bord et dans l’eau qui marque dura­blement le sujet pêcheur dans sa vie en devenir et lui confère une place d’acteur responsable, lucide dans le monde social. L’apprenant pêcheur qui réussit à la pêche, réussit aussi dans sa scolarité, car enfin orienté dans un « en avant » en lui -même.
      Celui qui vit cette progression de se sentir, à savoir qu’il appartient à la vie, ne peut que défendre la vie. Il se joue donc en soi la logique de la vie de façon irré­versible et inconditionnelle !
      Cette formation sensualiste de l’individu en réinvestissant la relation à l’environ­nement me paraît fondamentale en matière d’éducation, déjà dans ce réveil d’ap­partenance au monde naturel, puis dans I’attitude foncière écocitoyenne du sujet.

      Ces expériences aux nombreux bienfaits sur la personne offrent au sujet d’en­trer davantage en relation et en connaissance avec le milieu, ainsi en choisissant de s’immerger dans des lieux dits : lieux ressources, il finit pas s’y recevoir. Il y a des lieux où souffle l’esprit, de dire Maurice Barrès ; réinvestir de tels lieux, c’est se laisser rejoindre et saisir par l’esprit.
      Chaque jeune de l’atelier est en lien avec une région, un parcours de pêche, ainsi Paul, Caroline, Alexis, Julien, Maxime vouent une réelle amitié avec la région d’Arques la Bataille ; Rémi et Florent sont très attachés à la Lozère de Robert Schilardi, Pierre-Olivier vibre sans conteste pour le parcours de Joël ; Rémi restera marqué par la vallée du Sausseron, pour notamment cette belle truite prise sur un coup difficile en fin de journée ; pour Etienne et Nicolas, c’est la Meuse qui les appelle et n’en finit pas de les séduire.

      Tous les aînés et aguerris de la pêche témoignent de cette autre quête que la simple capture du poisson. Ainsi, le vol azuré d’un martin pêcheur, un gobage de truite, une « tirée » de saumon sur une rivière française, une éclosion de mouches de mai, un beau « coup du soir » dans un ciel flam­boyant, la rencontre avec un renard, le contact avec l’eau, la terre, l’air, les senteurs multiples, le parfum, par exemple, de la menthe écrasée, le pain et le vin partagé entre amis au bord de l’eau enrichissent la quête de I’halieute.
      Ces pêcheurs, véritables amoureux confient entrer en amitié avec le milieu naturel ; ils vivent une relation personnelle, un authen­tique corps à corps avec leur rivière, leur parcours, leur étang ; certains s’autorisent au lâcher prise au pied de leur arbre ou lors d’une sieste sur l’herbe constellée de trèfle, d’autres, c’est le frottement, l’embrassade, l’enlacement avec des essences, d’autres encore, ce sont les bouffées d’un tabac blond de pipe offertes en remerciement à la manière des indiens d’Amérique.
      Effectivement progressivement la recherche du poisson se déporte et s’oriente vers cette prodigalité de vie et de sens. C’est une quête intime, en fait proche d’un accord réci­proque entre soi et l’environnement ; un équilibre, une osmose sont le bonheur réel de la pêche.

      Nous sommes humain, mais en lien beaucoup plus subtil que tout ce que nous pouvons nous représenter, avec l’arbre, la pierre, l’eau, le poisson, la fleur, etc. Aimer c’est réinvestir cette relation-qualité avec le Tout Vivant. Robert Schilardi confie volontiers, dans un cercle de parole autorisant, qu’à un certain moment dans la pêche, il ne se cache plus, il partage simplement qu’il est au milieu de la rivière, com­plètement intégré, plus étranger au monde de l’eau, et n’hésite pas à dire que les truites viennent à lui. Sûrement pressentent-elles en lui la sensibilité d’un François d’Assise, car de leurs danses et ballets autour des pépites de poils et de plumes que Robert sait animer merveilleusement, elles se laissent séduire, et se piquent du bout des lèvres dans un sémillant nageant, puis le temps d’une courte visite sur le monde de la terre, où elles révèlent leur beauté et leur vitalité, elles regagnent leurs courants, car Robert rarement ne prélève ces belles du Nageant ou alors seulement pour un repas entre amis qui devient alors une véritable célébration !
      La présence des intervenants (je pense ici à Gérard, Robert, Jean, Patrice, Marcello) est une référence d’antécédence pour nos jeunes qui privilégient certaines sorties pour recevoir des aînés de précieux conseils techniques et éthiques. Je ne peux que constater, émerveillé, cette relation de transmission et d’amitié entre générations !

      Voilà donc le fil d’Ariane de cette « toute sensible » pêche à la mouche : revivre (vivre à nouveau, vivre nouvellement !), en renouant une relation de qualité avec soi, les autres et l’environnement naturel ; en finalité se découvrir en amitié avec la vie ! - Philippe Nicolas, Responsable de l’Atelier de Pêche et Nature de Bury, enseignant en ZEP, doctorant à Paris 8.

          | Réagir à cet article | Rechercher | Dans la même rubrique |

            Copyright echosmouche.fr
            Tous droits de diffusion et de reproduction réservés - Système de Gestion de contenu spip(3.0.17)
            Sommaire La Lettre d'echosmouche.fr Concours Auteurs Trophée Echos Mouche Nous écrire