Pêcher littéraire


    l’école de Missoula


    24 mai 2004 par Joan Miquel Touron

      C’est vraiment le dernier western. Pensez, un état grand comme la France, avec 800 000 habitants. Des ours, des serpents, des aigles et des truites qui rendraient ridicules le plus menteur d’entre nous. Un seul inconvénient , pour protéger ce dernier paradis terrestre, le général hivers accuse sur le thermomètre quelques - 40 de nos degrés celsius. Que faire pendant les longues soirées d’hivers ? des mouches artificielles bien sur, mais au Montana, on aime aussi écrire. Ce doit être avec l’Islande le seul pays au monde où l’on a plus de chance de rencontrer un écrivain accoudé au comptoir, qu’un homme politique en campagne. La littérature est partout, d’ailleurs on est tous plus ou moins parent de Tatanka Lyotake, plus connu sous le nom de Sitting Bull, ou cousin éloigné de Tashunco-Uitko (Crazy-Horse) et même arrière petit fils de twoo Moons. Respectivement les chefs Sioux et Cheyenne qui flanquèrent la plus belle tripoté, jamais vue de mémoire de cinéphiles, à ce tueur de squaws et de papooses, le général Custer et ses soldats bleus. C’était au Montana. Vous l’aurez compris ici la poitrine la plus blanche abrite un coeur rouge, et l’on est pas près de renier le petit dixième de sang indien qui coule dans nos veines, quitte à l’inventer s’il n’existe pas.

      Richard Hugo Missoula
      Tout a commencé en 1964. Richard Hugo, crée le premier atelier d’écriture de Missoula (60 000 habitants) une petite ville universitaire (10 000 étudiants), il ne pouvait imaginer qu’il allait créer " l’école de Missoula " un genre littéraire que les éditeurs du monde entier rêve de traduire et publier. Il n’écrira lui-même qu’un seul roman (1), une excellente enquête policière qui possède tous les ingrédients du genre, l’indien, le shérif, le raciste imbécile et bien sur la pêche. La pêche à la mouche c’est la beauté, l’accomplissement, l’harmonie du geste et le retour aux sources, elle doit toujours se terminer par une relâche du poisson.

      Plus qu’un hobby pour oisif, c’est un art de vivre, une religion. "Dans notre famille, nous ne faisions pas clairement le partage entre la religion et la pêche à la mouche", ainsi commence le roman de Norman Maclean " La rivière du sixième jour " (2). Portée à l’écran par Robert Redford sous le titre " Au milieu coule une rivière ", référence biblique évidente. C’est l’oeuvre la plus connue de l’école de Missoula. Mais nul n’est allé aussi loin dans le mélange religion-pêche à la mouche que David James Duncan (3). Son héros est déchiré entre un père moucheur et une mère préférant les appats naturels, une horreur. Il fuira la mésentente conjugale pour vivre au milieu des bois sur les berges d’une magnifique rivière à truite. C’est en poursuivant une d’elle, immense, qu’il remontera jusqu’a la source, et retrouvera l’harmonie et la plénitude intérieure.

      l'école de Missoula

      C’est un genre très prisé aux USA, une quête spirituelle qui conduit aux limites du supportable et permet l’épanouissement. Le plus connu d’entre eux " La nuit privée d’étoiles ", commence d’ailleurs à Prades, au pied du Canigou (Pyrénées-Orientales). Mais attention, il ne faut pas vivre obligatoirement au Montana pour faire partie de l’école de Missoula. Vivant à plus de 1500 kilomètres, au coeur du Michigan, Jim Harrison, est reconnu comme le chantre même de cette école. Aimant la bonne chère, les boissons fortes, la nature sauvage et bien sur passionné de truites et de mouches artificielles. Ces héros se démènent dans un monde qui les dépassent toujours, et les entraînent malgré eux vers la violence et la mort. Les seuls moment d’apaisement qui permettent au lecteur de respirer, sont ses descriptions de parties de pêche. Son chef-d’oeuvre incontesté " Légendes d’automne " (5) qui a été porté avec succès sur les écrans. Même si Jim Harrison ne veut plus entendre parler d’Hollywood après cette première expérience, le film est vraiment une réussite. Toujours la pêche et toujours l’indien. L’indien chacun le porte en soi, peu importe la couleur de la peau, il ne faut jamais le renier. Lorsqu’il essaye, l’Homme court à sa perte et entraîne le monde avec lui. Il ne faut faire qu’un avec la nature et les grands espaces.

      James Welch Missoula Un des premiers élève de l’école littéraire de Missoula, fût James Welch, un amérindien blackfeet. Il racontera la bataille de Little Big Horn (6), une excellente rivière à truites, comme les indiens l’ont vécu et la vivent encore aujourd’hui. Son dernier roman (7) nous fait revivre le choc des civilisations, amérindiennes et européennes. A la fin de l’avant dernier siècle, un groupe de jeunes sioux, décident de s’expatrier en France, afin de découvrir qui sont ces blancs qui les ont vaincu et veulent les faire disparaître. Ils survivent en organisant des spectacles ou ils se présentent en sauvages hurlant et sanguinaires, ce que demande le public. Je n’ai jamais lu de descriptions de la ville de Marseille aussi belles et aussi poignantes. James Welch, sera le modèle littéraire de toutes une génération de jeunes écrivains amérindiens. Le plus prometteur d’entre eux, est sans aucun doute le jeune Sherman Alexie, plus d’une douzaine de romans a son actif dont deux seulement sont traduits en français (8). Deux bijoux, retenez bien son nom, je ne serais pas étonné de le voir, dans quelques années couronné par le prix Nobel de littérature. Des romans sombres et dérangeants, qui tournent autour de la réserve misérables et sans espoirs des indiens Spokane - Côte Ouest, où est né l’auteur. Il est a la littérature amérindienne, ce que Tony Morrison - prix Nobel 1993 - est à la condition féminine des noires américaines.

      Un de mes préférés, spécialiste du roman noir, est James Lee Burke (9), son héros est shérif en Louisiane ou loue du matériel de pêche dans les bayous des cajuns. Tout comme son personnage, il vit entre les marais de son enfance et le Montana qui l’a adopté. Chaque enquête, passionnante, laisse son héros plus brisé que la précédente. Heureusement, la présence de sa fille adoptive le ramène chaque fois à la vie, et ils partent tous les deux se ressourcer à la pêche. Cette petite fille est élevée par un couple de noirs - il écrit toujours nègre - qui parlent le français cajun, elle s’exprime comme eux au grand dam de son père. Cela nous permet de voyager parmi les derniers lambeaux de cette culture française qui a survécu presque jusqu’a nos jours. Je vous conseille de commencer par lui.

      Thomas Mcguane Missoula
      Enfin Thomas Mcguane, dont on vient de traduire et publier son tout dernier recueil, ses mémoires de pêcheur (10). Contrairement a ce qu’affirme le quatrième de couverture, à ne pas lire si vous n’êtes pas vous même un " fou de pêche au fouet ". C’est mon cas, j’ai adoré. Par contre tous ces autres romans, très cow-boy moderne, sont à mettre entre toutes les mains. Beaucoup d’indiens mais peu de femme, à l’école de Missoula, trois ou quatre dont Jamie Harrison (11) deux romans sont publiés en Série Noire. Deux bons polars, qui tournent autour des rivières, mettent en scène quelques pêcheurs, mais rien à voir avec les scènes d’extases de ces autres collègues.

      Il existe en tout plus d’une cinquantaine d’auteurs que l’on classe dans l’école littéraire de Missoula, dont le père incontesté du roman noir américain, Dashiell Hammett. Un de ces romans se passe au Montana (12), pendant une révolte de mineurs. L’enquête du journaliste, permet à Hammett de décrire une société raciste, dominée par une police totalement corrompue et à la solde de patrons mafieux et affameurs. Ce qui vaudra à son auteur les pires tracasseries de la part du sénateur Mac Carty, de sinistre mémoire.

      Le Montana, le dernier paradis, c’est là que j’aurais voulu vivre, employé d’une pompe à essence, sur la piste poussiéreuse de " Last Chance ", attendant l’hypothétique client une paille dans la bouche et le stetson sur les yeux, balancé par un rocking-chair déglingué, une canne à mouche toujours à portée de la main. Malheureusement j’ai toujours cru qu’il me serait impossible de vivre loin de ma nation catalane et de ma réserve au pied du mont Canigou, même si les truites y sont ridiculement petites.


      (1) " La mort et la belle vie " Richard Hugo Editions 10/18
      (2) " La Rivière du sixième jours " Norman Mc Clean Editions DeuxTemps tierce
      (3) " La vie selon Gus Orviston " Davis James Duncan Editions 10/18
      (4) Editions Albin Michel (mais n’a rien à voir avec l’école de Missoula)
      (5) Chez 10/18
      (6) " C’est un beau jour pour mourir " Editions Albin Michel
      (7) " A la grâce de Marseille " Editions Albin Michel
      (8) " Indian blues" Editions Albin Michel et "Indian Killer" Editions 10/18
      (9) " Une saison pour la peur " Editions Rivage noir
      (10) " Intempérie " Editions Le cherche Midi
      (11) " La crête des fous " et " Retour au pays " chez NRF série noire.
      (12) " La moisson rouge " Editions Folio, reconnu comme le premier roman policier américain.

      Pour en savoir plus sur l’école de Missoula et ses écrivains, rendez-vous sur le site http://ecrivainsmontana.free.fr. Sachez aussi que, chaque année, la ville de Saint-Malo - jumeléé avec Missoula - organise une manifestation littéraire qui réserve une grande place aux écrivains de l’école de Missoula.

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