Ma Truite mythique du Tyrol


    février 2002 par Jean-Pierre Jurado

      Ce magnifique après-midi d’été déclinait doucement derrière les cols que l’astre avait chauffé tout au long de cette superbe journée. Dans deux heures tout au plus cette vallée tyrolienne allait se reposer du lumineux spectacle qu’elle avait proposé aux promeneurs.

      ma truite du Tyrol Parmi eux, les plus privilégiés, dont j’étais, avaient pu tout à loisir leurrer les hôtes de la rivière. Ces truites tour à tour fario ou arc-en-ciel s’étaient relayées, tantôt en happant, tantôt en négligeant les délicates imitations d’insectes que je leur avais proposées. Aux plus farouches, j’avais servi une variation de menu au goût de nymphe que quelques-unes avaient apprécié. Comblé par cette faste journée, îvre de pêche, je remontais maintenant la rive gauche du torrent, scrutant chaque poste, poursuivant une nouvelle quête. Je recherchais maintenant LA TRUITE en majuscule, la bête, la mémère, celle qui hante les rêves de tout pêcheur.

      J’étais arrivé tout à fait à l’amont du parcours, juste sous la réserve lorsqu’elle m’apparut, ondulant doucement contre la rive en face, flanquée de deux gardiens, en l’occurrence des congénères arc-en-ciel qui devaient peser chacune leur bon kilo pour quarante à quarante cinq centimètres. Leur souveraine était dieu, une de ces truites de rêve, toute en rondeur, elle faisait en volume le double de ses collègues, son dos était large et j’estimai sa taille dans la clarté de l’eau pure à plus de soixante centimètres.

      C’était à la sortie du village, là où les habitants avaient façonné les berges d’un haut mur pour protéger leurs habitations de la fureur des crues. La rive était donc surélevée de trois mètres à pic et une passerelle autorisait le passage d’un côté à l’autre, cinq à six mètres à l’aval de mes truites. Après les avoir longuement observées, je décidai de descendre cent mètres en aval pour me glisser dans le lit de la rivière afin de leur présenter mes mouches dans les meilleures conditions. Après avoir fait le trajet inverse, de l’eau jusqu’à la poitrine, j’arrêtai ma progression malaisée sous la passerelle. Je montai une pointe de seize centièmes, vérifiai les nœuds de mon bas de ligne, et après avoir fixé une imitation d’éphémère Pelure d’oignon, je repris mon observation.

      Elles étaient postées dans un subtil contre courant, tournées vers l’amont et si elles faisaient des écarts pour saisir les nymphes dans le courant principal, elles ne montaient en surface que dans le remous. J’y expédiai donc ma mouche mais voyant que celle-ci n’aurait pas le temps de remonter le courant avant que le bas de ligne trop tendu ne l’entraîne vers l’aval en dragant, je préférai arracher la soie aussi discrètement que possible et la laissai choir en paquet derrière moi.

      En quelques brassées, je récupérai la ligne, d’un souffle je séchai la mouche tout en ne quittant pas les trois belles des yeux ; elles ne me semblaient pas avoir été alertées et continuaient à gober irrégulièrement. La plus grosse se trouvait maintenant au ras du mur toujours tournée vers l’amont. Je m’appliquai à poser ma mouche contre la paroi, le bas de ligne en accordéon mais, pendant ce lancer, la belle s’était écartée vers la droite et une de ses commères était venue prendre sa place. Impossible de relancer sans les alerter ! La mouche se posa au-dessus de sa queue et remonta lentement.

      Quand elle arriva à hauteur de sa tête, la truite monta très lentement, mon pouls s’accéléra, d’un baiser l’onde se brisa, je laissai un temps et ferrai posément quand la truite commença à redescendre. Profitant de sa surprise, je l’écartai du mur en tirant assez fort sur la soie, canne à l’horizontale, pour la faire descendre vers moi et ne pas effrayer les deux autres. Quand elle se ressaisit, elle n’était plus qu’à trois mètres de moi et n’avait pas l’air d’apprécier le traitement.

      Elle manifesta alors son mécontentement par quelques furieux coups de tête, puis très vite passa devant moi pour dévaler le torrent à toutes nageoires.

      Je la suivis, pensant que l’affaire n’était plus qu’une question de temps, quand une cinquantaine de mètres en aval, elle s’engouffra dans un herbier. Vue la force du courant, je me demande comment un herbier a eu l’audace de pousser là. Après quelques moments d’angoisse, je fis suivre le même trajet à la pointe de la canne, dépassant le poisson qui avait ralenti sa course et, je le recueillis dans l’épuisette après les ultimes instants d’un combat qui était devenu inégal. J’avais sous-estimé son poids et sa taille puisqu’il accusait sur la balance trois livres pour une petite cinquantaine de centimètres - un kilo quatre cent quatre vingt pour quarante huit centimètres exactement. Un pêcheur m’avait précédé dans cette erreur puisque je retrouvai, solidement fichée dans sa gueule une grosse nymphe bordeaux. Après ces émotions, je remontai péniblement le courant pour me poster à nouveau sous la passerelle. Les deux belles étaient toujours là et j’étais véritablement obnubilé par la plus grosse.

      Après avoir révisé soigneusement le bas de ligne, je choisis de ne pas augmenter le diamètre de la pointe et tentai à nouveau le superbe poisson. Malgré mes efforts et le soin mis à présenter mes plus belles mouches sèches et nymphes, mes deux partenaires ne se laissèrent pas leurrer. Elles vinrent tout à tout examiner mes imitations, ponctuant leur insatisfaction par des refus. Ce fut la tombée de la nuit qui m’obligea à abandonner la partie. Ce soir-là, j’eus beaucoup de mal à m’endormir mais il faisait encore nuit lorsque l’appel de la rivière me tira d’un sommeil agité.

      En un instant je fus habillé et installé dans ma voiture. Le jour peinait encore à s’extirper des brumes qui voilaient cette fin de nuit, que déjà je suis à pied d’œuvre. J’ai bien remarqué que la route est mouillée et il m’a aussi semblé entendre l’orage cette nuit, mais ce que me révèle la clarté diffuse de l’aube ne m’enchante guère. Il a dû pleuvoir toute la nuit car l’eau rugissante a pris une teinte café au lait qui ne me dit rien qui vaille. D’un geste de la main, je chasse toutes ces idées noires.

      Je ne peux plus voir ma truite, mais je la devine, je sais qu’elle est là. Elle doit s’être réfugiée derrière cette planche à moitié ensablée que j’avais à peine remarquée hier. Peut-être même, a-t-elle, elle aussi, pensé à moi toute la soirée, toute fière de m’avoir mystifié et qu’elle est prête à recommencer aujourd’hui. Avec ce niveau et surtout cette teinte de l’eau, il n’est pas question de nymphe et moins encore de mouche sèche. Ce n’est qu’au streamer que je vais pouvoir la tenter.

      Je démonte très vite le bas de ligne flottant pour en monter un tissé très plongeant qui, compte tenu de la vigueur des flots, sera plus adapté. Puisque la couleur de l’eau m’autorise à utiliser l’artillerie lourde, je n’hésite pas à monter une pointe en vingt centièmes et une potence en vingt deux centièmes. J’y noue une Ace of spades et un autre streamer au corps noir muni de deux ailes rabattues et d’un joli cache col rouge vif qui, me semble t’il, pourrait faire la différence. Je traverse la passerelle pour me poster quelques mètres en amont du poste supposé de ma truite sur sa rive.

      Si je réussis à l’atteler, il faudra que je traverse à nouveau pour l’épuiser une dizaine de mètres en amont, là où le mur ne domine plus l’eau que d’une trentaine de centimètres. Je lance une première fois, puis une autre, fais trembler le scion, multiplie les passages, varie la récupération, en vain. Pas la moindre tirée ne vient me récompenser. Je décide alors de changer de mouche de pointe.

      Mon Ace of spades fétiche m’a trahi. Le noir ne marche pas alors peut-être qu’une couleur plus vive attirera son attention. J’ouvre ma boîte et un streamer orange, rehaussé de tinsel argent auquel deux ailes rousses donnent l’allure d’un skieur en plein schuss, s’impose comme en évidence. Si ma truite ne voit pas celui-là, c’est qu’elle est aveugle. Je le noue soigneusement et m’applique à lui faire exécuter un arc de cercle parfait après l’avoir lancé contre la rive gauche, en face. Je lui fais ensuite longer le mur avec ce petit tremblement du scion qui m’a si souvent valu le succès. Rien ! Je relance et une fois arrivé à la tenue supposée de la truite, je lui fais remonter vingt centimètres, puis redescendre le courant, puis repartir.

      Mince accroché ! Je dois être planté dans cette planche à moitié ensablée. Je ferre tout de même, deux fois, je me lève en gardant la ligne très tendue. Rien ne bouge... puis ma planche se met à remonter tout doucement le courant. C’est la décharge d’adrénaline. Je traverse la passerelle pour gagner l’autre rive, canne bandée. Je ressens un mélange de joie et de crainte... Ma grosse truite est au bout, ma reine des truites Vais-je réussir à la sortir ?

      Elle est lourde, forte et sûre de sa force. Elle ne cherche pas à m’emmener dans un piège. Elle ne dévale pas le courant mais elle tient le fond de tout son poids, de toute sa force. Ce n’est pas une lutte en finesse mais un bras de fer. Elle va et vient dans un circuit de cinq mètres tout au plus. ma truite du TyrolJe dois absolument la forcer à venir en amont car, si elle dévale, je ne pourrai pas la suivre à cause de la passerelle. Hier j’avais de l’eau jusqu’à la poitrine, aujourd’hui si je me risque dans la rivière, c’est le bain assuré.

      Son poids allié au courant met ma canne à rude épreuve. Des récits de cannes qui ont laissé leur nerf dans une telle lutte me reviennent quand je vois la courbe dangereuse que prend mon fouet. Tant pis, advienne que pourra ! Elle est à équerre mais elle tient bon, le bas de ligne aussi. Je ne regrette pas d’avoir osé un vingt centièmes car j’ utilise probablement sa résistance jusqu’à sa limite. Les minutes passent, le poisson tient toujours le fond mais je le déséquilibre plus facilement quand il change de direction. Et puis il se montre une première fois pour replonger aussitôt, tient un moment puis remonte. Je sens que le combat tourne en ma faveur.

      Peu à peu ma belle arc-en-ciel s’épuise, et, la canne arc-boutée à l’extrême forme un fer à cheval, le talon vers l’amont et le scion vers l’aval, je la fais remonter d’un mètre, puis de deux, elle s’approche tout doucement. C’est alors que je réalise que j’ai laissé mon épuisette dans le coffre de la voiture là bas, à une centaine de mètres, autant dire au bout du monde. Je l’amène à portée de ma main mais elle se dérobe, elle est trop grosse pour que je puisse la saisir ainsi. Il faut dire que je suis dans une situation plutôt inconfortable : assis sur le talon de ma jambe droite repliée, la gauche dans l’eau. Elle a repiqué vers le fond en aval et je mets cinq ou dix minutes - une éternité - à regagner la ligne perdue. Enfin elle est remontée jusqu’à moi. Cette fois j’essaie maladroitement de la serrer contre ma jambe mais elle glisse à nouveau. Je me demande comment faire pour la saisir.

      Mon bas droit est douloureux, la canne fait un angle que je ne croyais jamais devoir lui imposer. Je l’amène une troisième fois et, alors que j’approche ma main décidé à la saisir fermement par les ouies le fouet se détend comme une catapulte et je ressens une vive douleur dans la main gauche pendant que Je vois ma truite disparaître dans un remous. Que s’est-il passé ? Ai-je cassé ? Non ! Décroché ?

      Je saisis mon bas de ligne pour m’apercevoir qu’il finit dans l’index de ma main gauche où s’est fiché le streamer noir que j’avais fixé en potence. Un hameçon de dix long, sous l’impulsion de la détente de la canne s’est enfoncé jusqu’à la courbure. J’ai vraiment l’air fin ! En fait c’est le noeud d’attache du streamer qui a cédé. Comme mon doigt commence à enfler un peu, je coupe le fil pour extraire le fer de ma chair. Cela ne devrait pas poser de problème puisque j’avais écrasé l’ardillon et fort de mon expérience de décrocheur de poissons, j’entreprends l’opération sur mon doigt.

      A peine ai-je essayé de l’ôter que la douleur qui engourdit mon doigt se propage jusqu’à l’épaule comme si on cherchait à m’arracher le bras tout entier. Après cette tentative, je dois être jaune verdâtre, le Front sueur froide. Je renonce et dois rentrer penaud à l’hôtel demander à ma chère et tendre de bien vouloir me conduire jusqu’au médecin le plus proche. Après un moment d’effroi, celle-ci se fend d’un sourire narquois,revanche des longues heures passées à m’attendre au bord de l’eau.

      Bien sûr chez le médecin ça c’est très vite passé car une fois ma main endormie par quelques produits pharmaceutiques, la mouche s’est rendue sans difficulté. C’est bien sûr la seule fois qu’une truite m’a infligé pareille punition - je touche du bois - et, en cet honneur, j’ai fiché en bonne place sur le tableau de feutre de l’hôtel la mouche rebelle. Mais ce n’est pas cette mouche douloureuse qui m’a fait le plus mal, mais plutôt que chaque matin et chaque soir, pendant trois jours que je devais encore passer sur cette rivière, (malgré l’interdiction du médecin) j’ai tenté de prendre cette truite qui avait repris son poste et qu’elle a dédaigné mes plus belles mouches en me narguant de sa nouvelle moustache orange.

      Croyez moi, cette superbe truite hante encore parfois mes nuits et, par cette faculté qu’ont les poissons qu’on n’ a pas pris de devenir encore plus beaux, c’est devenu ma truite mythique.

      Pour la petite histoire, un moucheur suisse l’a prise deux semaines plus tard, toujours avec ma mouche en ornement, elle pesait six kilos cinq cent. Cette année là personne n’a pris de truite plus grosse sur ce parcours.

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