Le vieil homme sur la colline


    28 décembre 2004 par Jérôme Philipon

      La vie est faite d’événements dont certains marquent plus que d’autres. Laissez-moi vous conter l’histoire du « Vieil homme sur la colline ». Elle illustre bien la philosophie d’un nombre croissant de disciples de St Pierre et j’en garde un souvenir ému.

      Le vieil homme sur la colline Au-delà de la pêche, la rivière est un formidable terrain de rencontres et d’échanges. Avec la nature en premier lieu mais aussi avec d’autres passionnés. Le concept anthropologique du « hunter-gatherer », ce chasseur-récolteur dont la préoccupation vitale consistait à se nourrir, est aujourd’hui supplanté par des notions beaucoup plus abstraites et complexes telles que celle de loisir et tout simplement de plaisir au bord de l’eau.

      La relation originelle entre homme et poisson est marquée par une violence basique indéniable dont le second ne sort jamais vainqueur. C’est un rapport très primaire de type prédateur/proie de plus en plus éloigné des préoccupations des moucheurs modernes. Combien d’entre nous se sont engagés dans cette quête du brochet ou de la truite pour, au final, en retirer bien plus que la simple joie d’avoir leurré la « grosse tachetée dans la goulotte du vieux pré. » Et accessoirement d’avoir eu l’opportunité de la faire atterrir dans l’assiette ? Mais revenons en au « Vieil homme sur la colline » ...

      Chaque week-end de pêche au Pays de Galles ressemble beaucoup à un retour aux sources. Une multitude de villages invite à la découverte de petites communautés d’hommes et de femmes soudées par leurs traditions et déterminées à conserver leur identité rurale. Les fermiers ont bien du mal à joindre les deux bouts et la population vieillit à vue d’œil. Mines de charbon et aciéries ont depuis longtemps laissé la place aux sociétés de services drainant ainsi une population croissante de jeunes vers la ville. Pourtant tout ce petit monde de Gallois se retrouve le week-end au pub, faisant activement vivre leur village et tissant les liens solides de leur communauté.

      Le vieil homme sur la colline La notion d’accueil semble chez eux naturelle ; à vrai dire sans doute pour compenser la rudesse de leur pays. La pêche fait partie intégrante de leurs traditions. Saumons, anguilles et truites de mer ont pendant des siècles remonté leurs rivières en abondance. Encore aujourd’hui, la « coracle », minuscule barque à l’allure de coquille de noix goudronnée posée sur l’eau, sert aux locaux qui ont des baux de pêche à prospect au filet la nuit à la faveur des remontées.

      Ce petit monde de la pêche, comme partout où il y a des migrateurs, vit au rythme des remontées de poissons et donc des pluies. Il lui est facile de profiter de conditions favorables du fait de sa proximité et sa connaissance intime de la rivière.

      C’est donc sans ce précieux avantage que je m’aventurais sur la Teifi une après-midi de juillet avec la ferme intention d’améliorer mon score à la truite de mer la nuit suivante. Habitant à trois heures de distance et contraint de planifier mes cessions de pêche à l’avance, je savais devoir prendre les conditions de pêche comme elles viendraient.

      Arrivé au parking de ferme où les membres du club laissent leurs véhicules, je préparais mon attirail alors que le soleil descendait doucement sur l’horizon. Poliment mais sans trop lui prêter attention, je saluais un autre pêcheur alors qu’il partait vers la rivière. Le vieil homme sur la colline Sûrement un gars du coin vue son allure : costume à carreau vieillissant et casquette vissée sur le crane.

      A cet endroit, l’accès à la rivière se fait par un pré à moutons en descendant une colline très escarpée et bien qu’ayant pris mon temps pour me préparer, je retrouvais mon bonhomme en bas qui s’afférait dans l’herbe sur ses deux cannes. Aimant bien une certaine solitude au bord de l’eau, je lui demandais où il allait pêcher et me dirigeais dans la direction opposée. A priori, nous n’étions que tous les deux sur ce parcours et j’allais pouvoir explorer les pools du haut.

      Le niveau d’eau était bas et hormis quelques rares sauts de truite de mer à la nuit noire, la soirée s’écoula sans réelle activité. J’essayais bien des soies de densités différentes, des mouches et leurres variés mais sans succès. Bref, un joli capot de plus à mettre dans mon carnet de pêche sur ce chemin difficile de l’apprentissage. A minuit trente, je pliais bagage et repartais vers le parking.

      Arrivée au pied de la colline que je m’apprêtais à gravir, le faisceau d’une torche m’indiqua la présence d’un autre pêcheur assis dans l’herbe sur le chemin pentu, son matériel éparpillé à ses pieds et la musette encore figée sur l’épaule. Il s’agissait de mon « local » que j’abordais pour voir s’il avait eu plus de succès que moi. Même dans la pénombre, ses traits étaient ceux d’un homme approchant les 70 ans et je remarquais vite qu’il haletait péniblement. A y regarder de plus prêt, le petit père avait l’air bien mal en point et alors que les préoccupations de pêche laissaient rapidement place à l’inquiétude, il m’avouait qu’il avait du s’arrêter pour reprendre son souffle. Mon inquiétude grandissait à tel point que je me voyais déjà avoir à intervenir sur un malaise cardiaque à minuit passé en pleine cambrousse et au pied d’une belle montée.

      Heureusement il ne se fit pas prier pour accepter mon aide et je lui emboîtais bientôt le pas en direction du parking, non sans l’avoir délesté de sa musette, des cannes et d’une grande épuisette de saumonier.
      Il dût faire une nouvelle pause à mi-chemin de la colline après avoir gravi le plus dur et j’en profitais pour courir à la voiture et lui ramener de l’eau. Nous passâmes le barbelé du pré à moutons sans encombre et retrouvèrent les voitures au parking quelques minutes plus tard. Alors que nous nous affairions dans les coffres, je ne cachais pas mon soulagement à son égard. Il avait noté mon inquiétude et rompit la glace en se présentant. Il habitait Leicester à plus de trois heures de route mais venait souvent sur la rivière Teifi. Il connaissait bien les pools de ce secteur et avait de nombreuses années d’expérience à la truite de mer.

      Il avait préjugé de ses forces et cela aurait pu très mal se terminer. Pourtant alors qu’il avouait son imprudence de s’être aventuré seul à son âge en pleine nuit dans un terrain accidenté, je ressentais pour ma part comme un pincement au cœur. Cet homme, là devant moi, réalisait à haute voix que le temps de la pêche qu’il aimait tant arrivait à son terme. Son constat avait le goût amer de la tristesse et je ne pus empêcher mon esprit de se projeter quarante en avant lorsque mon tour viendrait de mettre un terme à mes escapades à la nuit noire.

      Lui non plus n’avait rien pris ce soir là mais il allait dans la demi-heure qui suivit partager avec moi son savoir des lieux et des techniques qui lui avait réussies. Il ouvrit sa boite à mouches. Je découvrais alors ces fameux tubes en alu que les gallois affectionnent tant. Beaucoup de corps en argent (alu naturel laissé à nu ou fait de tinsel) avec des ailes en belette peu fournies et des tons noirs parfois rehaussés de crystal flash argent ou bien de fibres de paon (peacock sword). Saisissants de simplicité et d’efficacité pour qui sait quand et comment les employer... Toujours motivé mais la foi parfois chahutée par mes maigres succès à la truite de mer la nuit, je buvais ses paroles. Depuis deux saisons, je persistais mais à l’évidence, il me restait encore beaucoup à apprendre. La Teifi gardait bien ses secrets et sa réputation ne suffisait pas à me faire prendre la truite de mer de 5 à 10lb dont je rêvais.

      Le vieil homme sur la colline L’ancien m’indiqua ses pools préférés et sélectionna pour moi dans sa boite une poignée de tubes montés par ses soins. Il avait maintenant l’air bien requinqué et nous ne tardâmes pas à nous séparer. Lui, sain et sauf et moi riche d’avoir fait une belle rencontre.

      La vie donne un sens à des moments très particuliers et vous comprendrez qu’à ce jour, je garde un souvenir ému du vieil homme sur la colline. Avec les années et la maturité, les esprits changent. Prendre du poisson reste important mais le bonheur de ces moments au bord de l’eau est aussi celui des rencontres fortuites avec d’autres passionnés enclin à partager leur passion. Et Dieu merci la passion dépasse souvent la raison et quoi de plus joli que de prétendre encore crapahuter après les truites de mer à 75 ans et en pleine nuit !

      Cette histoire me laisse toutefois un regret ; celui de n’avoir pas retenu le nom de ce vieil homme ...

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