Pêcheur de misère


    Pêcheur de chimère ?


    26 décembre 2005 par Fabien Francès

      Ce matin, je me suis levé à 6h30. J’ai déjeuné copieusement puis me suis habillé.
      Afin d’être prêt, j’avais préparé mon matériel, hier soir, ma soie propre, ma canne nettoyée, mes mouches religieusement alignées dans leur boîte et leurs petites cases.

      Je suis monté dans ma voiture, direction le Soler. Le temps était gris, avec une pluie soutenue. Souhaitons qu’il s’éclaircira.

      J’arrive au Soler. Le plan d’eau est vierge, personne, super ! Je m’équipe rapidement. J’avale deux chocolatines encore tièdes, un supplément pour avoir le ventre plein au bord de l’eau avec ce fond d’air très frais. Je me couvre correctement. Je monte ma canne et je décide de monter ma mouche fétiche, un petit sedge noir sur caddis. Il n’y a pas de vagues, ni de vent, la pluie s’est arrêtée. C’est la première heure. Les truites sont actives.

      Au bout de trois à quatre lancers, je capture une belle truite arc-en-ciel avec mon sedge noir, qui une fois de plus se montre aussi redoutable qu’à l’habitude..

      Pêcheur de misère

      Une seconde truite succombe au charme de cette imitation, puis c’est le calme plat.
      J’essaie d’autres mouches, sans succès. Je me souviens alors d’avoir monté une petite éphémère, pour ne pas dire minuscule, avec presque rien de cul de canard vert olive. Le temps de la monter et je la présente : bingo ! Premier posé, première truite ! C’est la bonne de ce matin frais et pluvieux.

      Je continue et sors encore une autre truite, ma petite éphémère a perdu ses cerques dans la bataille. Ce n’est plus la même chose, elle est boudée... Dommage mais la pêche à la mouche est ainsi faite ! Des aléas, des jours « avec » et des jours « sans », mais c’est un plaisir toujours renouvelé de se trouver près de l’eau et des poissons.

      Je vois souvent la pêche à la mouche comme une philosophie de la vie, c’est un temps à passer, un temps à vivre sereinement, une paix de l’âme dans le silence de la nature. Au final, que le poisson soit là au bout du fil ou qu’il n’y soit pas, qu’importe !

      L’ivresse est avant, dans la préparation, dans l’esprit, dans la quête, dans la recherche, dans la traque, dans tout ce qui fait la pêche à la mouche. La capture est un sommet, mais pas une finalité absolue.

      Le pêcheur est un rêveur, un poète de l’onde, un philosophe de la nature. On se dit « pêcheur », mais plus souvent de chimères et de rêves que de poissons réellement. Qu’importe le poisson pourvu que l’on ait l’ivresse !

      Alors que je me noie dans mes pensées, un collègue s’approche. Il ne salue pas... Bizarre, peut être est-il préoccupé. Il scrute la surface de l’eau. Je pense à un fin pêcheur qui prend le temps de comprendre, de deviner l’eau. Il reste un long moment ainsi, puis s’installe à ma gauche. Il monte sa ligne, la lance et pose une petite boule blanche à la surface de l’eau. Quelle drôle de mouche ? Est-ce vraiment une mouche ? Non, en fait un pompon blanc, sensé imiter quoi exactement ? Curieux ? J’observe par de côté, très intrigué de la suite...

      Notre « pêcheur » tire lentement sur la soie. Le pompon glisse doucement, lentement, puis après un temps, une truite le gobe. Il la ferre, la capture puis la relâche.
      Je suis vraiment surpris. Quel intérêt peut-on trouver dans cette pratique ? La suite est encore plus extraordinaire.

      Le « pêcheur » semble s’impatienter, car les touches ne sont pas au rendez- vous. Il ramène sa soie , monte un guide orange fluo et met un leurre qu’il m’est impossible de voir à cette distance, mais pas une mouche sèche. Il relance à nouveau avec son curieux équipement, puis pose nonchalamment sa canne au sol, allume une cigarette et attend.

      Je n’en crois pas mes yeux. Il attend comme un pêcheur au coup devant son bouchon ! Ce n’est donc pas une nymphe puisqu’il devrait l’animer. A quoi « pêche-t-il » ?
      Serait-ce avec un appât naturel ou une imitation synthétique d’appât naturel ? Je ne le crois toujours pas, et c’est pourtant la triste vérité, il pêche au coup avec un "bouchon" comme un pêcheur au coup et canne posée, s’il vous plaît !

      J’en reviens à ma philosophie et ma passion pour la pêche à la mouche, le pêcheur de chimère n’existe plus, ici il s’agit d’un pêcheur de "misère" ! Oui, j’ai des mots durs car cela ne mérite pas mieux ! J’ai à côté de moi, à quelques mètres, un exemplaire de "pêcheur de misère". Misère et décadence où quand le pêcheur ne sait plus pourquoi il pêche. Quel intérêt de pêcher ainsi ? Ce type n’a aucun sens de la pêche, il ne mérite même pas que l’on s’attarde plus longtemps à le contempler car il n’y a rien d’intéressant à voir.

      Autant, je respecte le véritable pêcheur au coup, pêche très fine et très intéressante, qui demande patience et extrême vigilance, autant je suis ici, complètement révolté. Ce type s’est trompé de lac. Il s’est trompé de technique. C’est vraiment un pêcheur de "misère".

      La pluie se met à redoubler, comme si la nature avait entendu ma complainte, je continue à fouetter ma mouche sèche, une truite ratée, ce n’est pas facile avec l’eau troublée par les gouttes de plus en plus nombreuses. Le pêcheur de "misère" n’en peut plus. Il cède devant la nature et range sa canne.

      Ouf ! Il s’en va et ne me salue pas. Je reste sous la pluie, avec devant moi, le lac couvert d’éclaboussures, presque comme s’il était en colère. Je reste encore un long moment comme pour être lavé par la pluie de cette infamie, de cette stupidité humaine. Je reste enfin seul, rassuré, en paix avec moi-même et avec la nature. Je savoure...

      Cela semble une histoire inventée, c’est pourtant une histoire vraie, cela s’est passé ce matin pluvieux, dimanche 13 novembre 2005, au lac du Soler.

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