Les truites du Rizzanese "u fiume"


    ... à 10 heures, fin mai


    24 février 2006 par Alain de La Simone

      Il est 10 heures sur le Rizzanese "u fiume ", le fleuve, comme ils l’appellent. Ce gros torrent né entre les aiguilles de Bavella et Lévie, vient s’assagir exactement à l’endroit où je me trouve. L’heure est exquise et, fin mai, la Corse se surpasse en parfums, lumières et couleurs. Pour l’instant, les rayons qui filtrent des peupliers font des taches dorées sur cette vasque profonde et sombre, juste devant moi. L’air est frais, plein encore de sa rosée nocturne. Je suis seul. Je regarde. C’est incroyablement beau.

      Je sais qu’en tête de ce plat, pointe un rocher et que devant et à gauche, une truite va gober. C’est comme ça chaque année à 10 heures , fin mai. Cette vasque, reçoit un violent rapide,. On pourrait croire qu’il va s’y calmer, mais impétueux comme il est, le torrent en ressort encore plus violent qu’il y est entré. L’endroit n’est pas facile. On y aborde par la rive gauche. Celle d’en face est inaccessible. Le seul accès est un volumineux rocher qui se redresse au fur et à mesure qu’on avance pour se terminer presque à la verticale, justement là où il faudrait que je sois pour pêcher ce poste. Bah, mes soixante huit ans (j’étais encore jeune à l’époque) en ont vu d’autres, évidemment, puisque chaque année c’est cette même truite, ou sa cousine ou sa nièce, que je vais y chercher.

      C’est donc confiant que je m’avance, accroupi, car j’ai le soleil dans le dos. Lentement, j’arrive au terminus. Mon pied gauche est calé sur un petit rebord, ma jambe droite repliée, et ma hanche appuyée contre la paroi. Concentrons-nous. J’ose un regard, et, bien entendu, "Elle" est là qui fait des ronds sur l’eau, sûre d’être inaccessible. Pas facile. Il faut bien calculer son revers et plus bas, derrière moi, il y a des branches. Un, deux, trois faux lancers et je pose. Miraculeusement mon émergente descend juste devant elle (C’est beau la pêche en sèche !) A peine une seconde et je ferre... dans le vide.

      La fortune hésite. Le temps d’un éclair et me voila en bascule. Vais-je tomber ? ... Aaaah, Aaah, je tombe ! pas de très haut, à peine deux mètres. En tombant, je pense au "plouf " que je vais faire dans cette vasque tranquille. Nul doute que j’ai réveillé la rivière jusqu’à Cargiaca, au moins, et peut-être même jusqu’à Serra di Scopolamène, tout la haut, au dessus des gorges.

      En fait, je n’ai guère le temps de poursuivre mes réflexions. J’émerge. Dieu qu’elle est fraîche ! La canne entre les dents, j’essaie de trouver la sortie, mais, déjà le rapide m’emporte. Après trois rochers (Dieu qu’ils sont durs) , je me retrouve échoué quarante mètres plus bas.

      Ah, si ma femme me voyait ! Fada !, je l’entends me le dire : "grand fada !" C’est fou ce qu’on est ridicule quand on essaie de marcher les waders pleins d’eau jusqu ’aux aisselles ! J’ai l’air d’un scaphandrier qui aurait eu une faiblesse dans le pantalon. Encore plus ridicule que ces plongeurs sur la plage obligés d’avancer palmes aux pieds. C’est pas peu dire car chaque fois que j’en vois un, levant les genoux dans le sable devant une brochette de jolies créatures aux seins nus, il me donne le fou rire.
      Je serais le premier à rire de moi, si je ne découvrais pas, en même temps, mon scion cassé dix centimètres en dessous de la pointe. Catastrophe ! Trouver un scion de Fly 700 en Corse où ce grand magasin qui m’a fourni n’a pas d’enseigne, impensable !

      Je reprends pied. Ce soleil incroyablement chaleureux et le chant de cette rivière incroyablement belle me font apprécier l’instant. Je m’assieds. Lentement, mon esprit s’éclaircit. J’ai fait mille kilomètres en voiture et une nuit de traversée, pour pêcher la Trutta Corsa (la Macrostigma, vous savez, celle qui a une grosse tache noire derrière son oeil noir de Corse indomptable). Je ne vais pas abandonner comme ça. Il faut que je trouve une solution. Je vais trouver. J’ai trouvé !

      Le temps de retirer mes waders .Avez-vousd éjà entendu le chant des waders pleins d’eau qui ne veulent pas qu’on les abandonne ? Ne me quitte pas ! Ne me quitte pas ! le tout avec des bruits de baisers gras(on a l’impression d’avoir les pieds collés à un débouche-lavabo...). Enfin, j’y arrive. Je me mets en caleçon et me précipite à la voiture, où, dans mon fourbi, j’ai évidemment de quoi monter des mouches et même un peu plus.

      Je retourne à mon rocher, et pendant que tout mon barda ruisselle, je passe à l’action : Une épingle de nourrice que l’on détord et raccourcit. Elle rentre juste dans le tube du scion. La fée SuperGlue et voila mon scion remmanché (Il tiendra encore une semaine). Que croyez-vous qu’il arriva ? Le bruit d’un gobage glouton ! Je me retourne : "Elle" est là ! Gonflée la créature ! Et bien, croyez-moi, j’y suis allé, pieds nus, en caleçon, sans la moindre précaution et ? Et ? Et alors ? Ben, je l’ai prise.

      En la remettant à l’eau quelques mètres plus bas, je n’ai pu résister à l’envie de lui faire remarquer sa chance : "Tu mesures ta veine ? Tu sais ce que tu m’as fait faire et tu vois ce que je fais pour toi ?" Vous ne me croirez pas, je n’ai pas eu un merci. Si quand même, j’ai eu l’élégance de son départ : comme un haussement d’épaules, une nage chaloupée franchement provocante, avec un jeu de hanches, un jeu de hanches...Une allure ! Une classe !

      Elle m’a laissé la regarder partir, nonchalamment, dans un rayon de soleil, lumineuse et sauvage, et, d’un seul coup, disparaître.

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