La gestion Salmonicole en question (Part. 1)


    mars 2002 par Philippe Hardy

      La trêve hivernale est toujours propice à la réflexion. C’est le moment idéal pour faire le point, établir un bilan. Vous êtes peut-être comme moi frustré de constater qu’une grande part des potentialités qu’offre le réseau hydrographique de Wallonie sont gaspillées, sans que personne ou presque ne semble s’en soucier...

      Il y a environ un an, alors que j’assistais à l’assemblée générale de l’UPOA (1) à Comblain-au-Pont, j’ai eu la chance d’écouter une brève communication du professeur Jean-Claude Philippart de l’Université de Liège. Son intervention concernait le processus de reproduction de la truite fario. À ma grande surprise, le professeur Philippart n’a pas hésité, selon ses propres termes, "à mettre les pieds dans le plats", même s’il savait que cela ferait l’effet d’une bombe dans les milieux halieutiques, en confirmant, arguments scientifiques à l’appui, l’inutilité absolue des déversements de truites fario à taille adulte et, plus généralement, de toute truite qui n’appartient pas à la souche autochtone.

      Il est temps de provoquer une réflexion, de relancer le débat.

      Toutes les informations fournies à l’occasion de cette assemblée, et lors de l’intéressante discussion qui suivit, ainsi qu’un bon nombre d’éléments pertinents recueillis par la suite m’ont amené à formuler plus précisément un raisonnement qui me trottait dans la tête depuis bien longtemps et à ouvrir aujourd’hui un débat qui, je l’espère, ne se refermera pas avec cette série d’articles.

      Même s’ils pourront mettre certains éléments en lumière, ces articles n’ont pas une optique informative ; je ne vise ici qu’à résumer un certain nombre de faits que vous connaissez probablement tous. Je cherche surtout à synthétiser une pensée que l’on retrouve par bribes chez bon nombre de pêcheurs, lassés d’une gestion piscicole qui s’entête sur la voie de l’échec, sans jamais la moindre remise en question. Mon but est donc clairement de provoquer. Provoquer tout d’abord une réflexion en complétant un certain nombre d’informations.

      Provoquer ensuite un débat, car, si d’aucuns partageront peut-être mon point de vue, j’espère que d’autres verront les choses autrement et qu’ils n’hésiteront pas à écrire à la rédaction du Pêcheur Belge pour en faire profiter l’ensemble des pêcheurs en alimentant une polémique qui aurait dû émerger depuis bien longtemps.

      Provoquer enfin, si c’est encore possible, une dynamique de remise en question de la gestion salmonicole en Région wallonne. Sans aucune réaction de la part des pêcheurs et des gestionnaires de la pêche en Wallonie, je considérerais avoir échoué dans mon but initial...

      Il est donc tout à fait capital que, vous qui lisez ces lignes, vous fassiez enfin part de vos réactions, de vos idées, de vos observations sur le terrain... Peut-être pouvez-vous compléter mon information en y apportant votre propre expérience ? Peut-être pourrez-vous confirmer mes conclusions ou, au contraire, me corriger si vous détenez des éléments concrets qui prouvent que je me trompe ?...

      Je suis absolument convaincu que, si sa gestion n’évolue pas, si elle ne s’adapte pas, la pêche des salmonidés en rivière est vouée à une disparition rapide. Il est temps de se poser les bonnes questions, de tirer les leçons des échecs du passé.

      Pour rester un peu rationnel, je me propose de diviser cette série d’articles en trois parties. La première, sans aucun doute la moins réjouissante, est un constat, un état des lieux de la situation salmonicole en Wallonie. En avril, j’envisagerai en quelque sorte le "mode d’emploi", le modus vivendi de nos salmonidés pour en tirer une série de conclusions capitales. Enfin, en mai, il sera temps de tenter d’apporter des solutions, car toute réflexion, si pertinente soit elle, reste toujours dramatiquement stérile et vaine si elle ne débouche pas sur quelque chose de constructif, si on ne tente pas d’apporter des solutions pour essayer d’améliorer les choses.

      Partie 1 : Un cuisant constat d’échec

      Nostalgie d’un passé à jamais révolu

      On entend souvent les vieux marcatchous expérimentés se souvenir de l’époque bénie où l’on ne procédait jamais à des rempoissonnements de surdensitaires, tout simplement parce que les rivières étaient alors d’une incroyable richesse et produisaient assez de truites pour contenter tous les pêcheurs. Ils se rappellent qu’on ne parlait jamais de limitation de prises ; ça n’était pas nécessaire.

      On capturait les quelques truites nécessaires à la consommation du ménage et, parfois, on en ramenait quelques-unes pour faire plaisir à un voisin ou à un ami. On allait à la pêche comme on va aux champignons. Certains revendaient leurs prises, bien sûr, mais sans impact réel sur des populations piscicoles plus que suffisantes. La situation a changé considérablement avec ce qu’on a appelé le progrès : les moyens de transport modernes permettent à tous les utilisateurs des rivières d’être plus souvent et plus rapidement au bord de l’eau, avec l’augmentation de la pression de pêche que cela suppose, le congélateur permet de stocker ses prises pour les consommer plus tard. La moyenne de captures a donc considérablement augmenté et l’absence de limitation a conduit dans bien des cas à un véritable pillage du stock salmonicole existant.

      Le "progrès" technologique...

      Dans le même temps, progrès technologique oblige, l’industrie s’est développée, traînant derrière elle son lot de pollutions, avec les conséquences que l’on sait pour nos cours d’eau. Il est tellement plus pratique et surtout beaucoup moins coûteux d’utiliser les rivières pour évacuer les déchets... Et tout cela s’est fait avec la bienveillante bénédiction du monde politique en plus, alors pourquoi se priver ?

      Un autre gros point noir est la modification de la gestion des zones agricoles et forestières. La course à la productivité a notamment conduit à la multiplication des zones de plantation de résineux - avec l’acidification et donc l’appauvrissement des sols qui en résultent -, ou encore au développement de toute une batterie d’engrais et de pesticides agricoles ultra performants, avec pour conséquences l’eutrophisation et la disparition de bon nombre d’insectes aquatiques extrêmement fragiles, mais indispensables au développement de la faune piscicole. Bien sûr, on parle moins de ce type de pollution beaucoup plus insidieuse, pernicieuse, beaucoup moins spectaculaire et pourtant beaucoup plus grave qu’une pollution industrielle qui cause la mort de quelques centaines de poissons... Alors, on sous-estime l’impact énorme que peut avoir l’exploitation forestière et agricole sur une rivière. Un exemple très simple nous est donné par le réseau de rigoles de drainage que l’on a creusées pour faciliter l’exploitation forestière en canalisant les eaux de pluie.

      Quel rapport, me direz-vous ? C’est très simple : en cas de pluie, l’eau ruisselle vers les cours d’eau et est évacuée immédiatement. Le sol forestier, qui agissait jadis comme une véritable éponge, n’a plus la possibilité de jouer son rôle de réserve d’eau et d’assurer un écoulement régulier et constant du flux. Conséquences : tout d’abord, nous nous retrouvons aujourd’hui, dans la plupart des bassins versants, avec des crues de plus en plus rapides et de plus en plus fortes en période de pluviosité importante. L’augmentation des surfaces bétonnées, imperméables, agit d’ailleurs exactement de la même manière en zone urbaine et les aménagements du MET qui tendent à rectifier le tracé des cours d’eau pour atténuer les crues ont en fait exactement l’effet inverse que celui recherché. Il ne faut pas être ingénieur pour savoir que si on empêche une rivière de ralentir les eaux en ôtant tous les obstacles et en rectifiant les courbes, les crues ne peuvent qu’être plus rapides et donc, souvent beaucoup plus dévastatrices.

      À l’inverse, une fois les eaux de pluie écoulées, les rivières connaissent des périodes d’étiage de plus en plus prononcées et de plus en plus fréquentes. En plus, pour ne rien arranger, on multiplie les captages et on pompe de plus en plus d’eau à même la nappe phréatique. Là aussi, inutile d’être un agronome à la pointe de la recherche pour savoir que moins il y a d’eau et moins il peut y avoir de poissons. Le magnifique barrage de Nisramont en est certainement à la fois la plus parfaite et la plus triste illustration. En aval, sur un parcours où il était impensable, jusqu’il y a une quinzaine d’année, d’aller pêcher sans waders, c’est tout juste s’il est encore nécessaire aujourd’hui d’enfiler ses cuissardes...

      Mais toutes ces lamentations sont une véritable tarte à la crème, un cliché qui nous éloigne de notre sujet, même si cet ensemble de facteurs généraux concourent grandement à la raréfaction des populations salmonicoles en Wallonie comme ailleurs...

      Et les truites dans tout ça ?

      Mais qu’en est-il de nos truites ? Qu’a-t-il bien pu se passer ? C’est facile à deviner : un biotope qui se dégrade de manière catastrophique, une pression de pêche de plus en plus forte, des prélèvements de moins en moins contrôlés, aucun programme efficace de sauvegarde du patrimoine... Pas besoin de chercher plus loin ; on a déjà vu des espèces disparaître totalement pour moins que ça ! Tout bien réfléchi, c’est un véritable miracle qu’il y ait encore quelques truites dans nos cours d’eau wallons...

      Un raisonnement logique

      À partir de là, le processus suivi par les gestionnaires des rivières salmonicoles coulait de source - si je puis dire... Dès lors qu’il n’y a plus assez de poissons, que peut-on faire d’autre sinon en remettre ? Le raisonnement est logique et l’effort était sans doute louable à l’origine. Alors, on s’est naturellement tourné vers les pisciculteurs, véritables sauveurs de la pêche en Wallonie (sic !) et on a intégré la notion de poissons de substitution (2) . On a donc remis tout et n’importe quoi, des fario, des arcs, des saumons de fontaine. Très vite, on s’est dit qu’il fallait tout de même faire attention à la qualité de ce qu’on déversait et on a établi des normes et des contrôles sur base de critères morphologiques tout aussi ridicules que peu pertinents.

      Même si la très grande majorité de ces substituts de poissons restaient moins de quinze jours dans les rivières, il fallait tout de même qu’ils aient un minimum de semblant de nageoires ; il était nécessaire que le pêcheur ait vraiment l’impression de pêcher la truite et non de faire ses courses au rayon poissonnerie de son supermarché... C’était pourtant le cas ou presque...

      Mais, dans les premiers temps, il n’y avait absolument rien à redire sur cette façon de procéder. On pensait alors, que les truites issues des piscicultures pourraient combler le vide, s’adapter et remplacer les souches autochtones en voie de disparition. On s’est très vite rendu compte que ça n’était pas le cas et que ce type de gestion ne menait à rien, sinon à remplir les poches des pisciculteurs et à maintenir des moyennes de captures acceptables aux yeux des clients - oh, pardon ! - des pêcheurs...

      On a envisagé le problème par le petit bout de la lorgnette, sans une approche globale et, surtout, sans aucune vision à long terme. Il y avait un problème et il fallait le régler très vite, ... trop vite. On a tout de même essayé de voir un peu plus loin que le scion de sa canne et on a cherché des solutions alternatives à moyen terme, qui ne demandaient aucun sacrifice aux pêcheurs ; c’est ainsi qu’on a mis en place un programme de déversements de truitelles, mais, bien entendu, sans jamais se préoccuper de leur origine, sans jamais se demander si elles pouvaient s’adapter à un milieu qui n’était pas le leur, sans penser un seul instant aux conséquences catastrophiques que pourraient avoir leur introduction dans nos rivières.

      Là aussi, on s’est voilé la face en feignant d’ignorer que ces tentatives, louables, certes, en théorie, étaient en pratique des échecs complets. La seule chose qui soit critiquable dans tout cela, c’est de s’être entêté pendant plus de quarante ans à avancer dans une voie qui ne mène nulle part, c’est d’avoir persisté à se fracasser la tête contre un mur alors qu’on savait pertinemment que cela ne menait à rien.

      Des conséquences dramatiques sur l’image de la pêche

      De cette manière, on a perverti l’essence même du mot pêche en faisant croire à plusieurs générations de jeunes pêcheurs que c’était ça. Ne connaissant rien d’autre, ils ont intégré le concept, convaincus que c’était la norme, persuadés que la pêche à la truite, c’est cette espèce de kermesse où le jeu consiste à capturer un maximum de ces pauvres pseudo-truites, déversées par centaines dans un milieu où elles ne peuvent de toute façon ni s’adapter, ni survivre...

      Il est grand temps d’expliquer aux jeunes pêcheurs qu’une truite ce n’est pas ce truc grisâtre avec quelques points rouges et de vagues reflets jaunes, aux nageoires atrophiées et frangées, qui se jette sur le premier vers enfilé, streamer bariolé ou vairon cintré, qu’on treuille à toute vitesse en travers d’un courant. Il faut leur faire savoir qu’une partie de pêche réussie n’est pas nécessairement le synonyme d’une besace lourde de ces poissons décolorés, l’œil vide, courbés par un trop long séjour dans un sachet Delhaize trop petit, et qu’on verse dans l’évier en rentrant, pour prouver à tout le monde qu’on est un vrai pêcheur...

      L’échec d’une gestion qui a choisi le court terme et la facilité...

      Pourtant, depuis le temps, on devrait savoir que cette politique d’alevinage massif ne donne pas de résultats. Il n’y a pas un seul cas, pas une seule rivière en Wallonie (et ailleurs...) où on peut faire un bilan positif de ce mode de gestion à court terme. Le problème, c’est que c’est tellement plus facile de maintenir artificiellement une densité piscicole acceptable.

      On fait croire aux pêcheurs que tout va bien, que la rivière se porte bien et qu’il y a du poisson pour tout le monde. On triche ; on se décharge de ses responsabilités de gestionnaire en donnant l’illusion que tout va pour le mieux... Et ça permet de ne pas devoir se retrousser les manches pour tenter de résoudre le problème en profondeur, en envisageant le long terme. Parce que, bien entendu, la gestion à longue échéance, ça demande des sacrifices, des investissements, sans aucune certitude de réussite et du travail, beaucoup de travail...

      L’observation, la clé d’une gestion qui sait s’adapter

      Mais avant tout, il faut connaître sa rivière, vivre avec elle, mois par mois, semaine après semaine, jour après jour. Il faut prendre le temps de laisser sa canne de côté et de regarder ce qui se passe sous la surface. Je suis toujours surpris lors de discussions avec les gestionnaires de certains parcours de constater que, souvent, ils ne prennent pas la peine d’observer leur rivière pour savoir ce qu’elle contient réellement, pour connaître ce qui s’y passe, ne se basant, la plupart du temps, pour adapter leur gestion, que sur les seules données fournies par le carnet de prises des pêcheurs.

      Cette façon de faire induit inévitablement une grave méconnaissance du milieu aquatique dont ils ont la responsabilité. Combien de gestionnaires prennent la peine de suivre en novembre et décembre l’évolution de la fraie de leurs truites ? Savent-ils seulement où, quand et comment elles se reproduisent ? En général, on abandonne sa rivière dès la saison de pêche terminée pour ne s’y intéresser à nouveau qu’au début du mois de mars, lorsqu’il est grand temps d’aller déverser de quoi amuser les pêcheurs qui veulent rentabiliser leur permis dès l’ouverture. Et ça se limite à ça...

      Or, pour la gestion piscicole comme pour la pêche, l’observation est une des clés de la réussite. Une simple paire de lunettes polarisantes et on appréhende la rivière tout autrement. On se rend compte, par exemple, de la complexité de ce milieu, du magnifique équilibre qui y règne parfois ou, au contraire, des graves atteintes dont il est fréquemment la victime et qui l’obligent à se modifier, à s’adapter. On peut ainsi observer les extraordinaires réactions de la nature face aux attaques dont elle est l’objet et l’homme peut tenter de réagir avec elle, de l’aider, de réparer ce que d’autres hommes ont détruit...

      À suivre, le mois prochain...

      - La gestion Salmonicole en question (Part. 2)
      - La gestion Salmonicole en question (Part. 3)


      (1) Union des Pêcheurs de l’Ourthe et de l’Amblève. Cette fédération mène depuis plusieurs années une expérience unique de création d’une écloserie spécifique pour le bassin de l’Ourthe ; nous en reparlerons en mai en envisageant les solutions potentielles au problème.

      (2) Il s’agit là d’un concept très important, malheureusement fort mal utilisé jusqu’ici. Nous aurons l’occasion d’en reparler en envisageant les solutions potentielles.

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