Pêcher ou ne pas pêcher


    24 février 2006 par Fabien Francès

      Au tout début, était la Terre, notre Terre, puis l’air et l’eau.

      De l’air naît le vent. De l’eau naît la vie. De la terre naît la vie. Ainsi commença le cycle.
      Lentement, très lentement, un équilibre en parfait déséquilibre débuta, comme une fuite en avant déjà avant l’heure. Pourquoi et comment ? Jamais nul ne le saura vraiment.

      Pêcher ou ne pas pêcher

      Un temps de vie plus tard, comme un aboutissement ou comme une fin de cycle, vint l’Homme. De la vie, il est la preuve. De la chaîne il est un maillon inéluctable.

      Les premiers hommes cueillaient pour se nourrir, les fruits, les racines, et les larves sans doute, puis les reptiles, les mollusques et les crustacés, par facilité et par degrés de dangerosité. Par la suite, les hommes se mirent sans aucun doute à pêcher et à chasser. Lequel en premier ? D’autres hommes, aujourd’hui , se disputent pour le savoir, sans certitude, si ce n’est la quête du Savoir.

      L’Homme se mit à pêcher pour vivre, à manger un être vivant inférieur pour assurer sa propre survie. La pêche était née, née de la vie et du quotidien, née de la lutte et de la survie.

      L’eau coule dans les rivières depuis des temps immémoriaux, sans s’arrêter. Le cycle commencé à l’aube des temps continu sa course infinie. Comme une vie d’homme, la goutte tombe du ciel, descend vers la Terre et coule, rencontre d’autres gouttes, s’accouple ou s’évite, se mélange, se fusionne, disparaît et meurt dans la source, qui coule à son tour, s’unit et s’enfle. Ainsi naît la rivière, puis le fleuve qui grandit et meurt ensuite dans la mer. C cycle fabuleux, se déroule sous nos yeux chaque jour qui passe, chaque minute et chaque seconde, toujours parfait et immuable.

      L’Homme, aujourd’hui, pêche souvent sans se poser de questions. Quelques doux rêveurs de l’onde, à défaut de pêcher, pensent aussi, pensent trop peut-être, mais ils pensent au plus près de l’eau. En regardant l’eau, je pense. Je pense à ma vie. Je pense à avant ma vie. Je pense à après ma vie, et l’eau coule, comme elle l’a toujours fait, limpide, lisse, furieuse, calme, traîtresse ou amante et encore et encore... Je voie le poisson, celui qui nage dans l’eau, celui que je devine par une ombre furtive, celui qui danse dans ma tête, celui qui hante mes rêves.

      Je marche. Je marche dans ma tête, près d’une rivière, et les poissons me reconnaissent, parce qu’ils me voient souvent, parce qu’ils savent ce que je pense, parce que je suis dans l’eau, parce que je marche dans l’eau près des poissons.

      Pêcher est-il le propre de l’Homme ? N’a-t-on pas un pléonasme facile à cause de nos croyances et de nos mythes ? La Nature est ainsi faite que l’Homme est un pêcheur sans doute avant d’être un chasseur, mais la pêche n’est-elle pas une chasse ? Un instinct qui va au-delà de la plus simple raison alimentaire, un instinct qui permet de rester en vie, mais pourquoi ? Parce qu’il nourrit ? Non, parce qu’il permet de rester en éveil face à la Nature, en contact avec le miracle de l’eau, depuis la nuit des temps sans cesse renouvelé. Parce que sans cet amour de l’eau et des poissons, mon esprit serait mort pour la vie, parce que comme un poisson a des branchies pour vivre dans l’eau. J’ai la pêche pour vivre dans le monde. Non plus comme mes ancêtres pour se nourrir le corps, mais comme mes enfants, j’espère, pour nourrir l’esprit et l’instinct, celui-là même que la société moderne refuse de laisser s’épanouir, parce que l’instinct est un danger pour le système conçu pour encadrer, diriger, segmenter, canaliser, l’eau, le vent, les poissons, l’Homme et la Nature.

      La Nature souffre. Elle souffre et hurle parce que l’Homme ne respecte plus les règles. Il ne respecte plus l’équilibre fondamental. La Nature trouve toujours son chemin. Que celui-ci soit naturel ou conditionné, elle sera toujours la grande gagnante, quitte à tout effacer. Comme l’enfant impatient, nous cassons notre jouet, mais la Nature n’est pas un jouet. La Nature est une déesse, elle est, elle a été et sera toujours la Nature, avec ou sans nous.

      La truite nage, ondule et frétille dans l’onde de ma rivière. Je la connais et l’aime comme un chat que l’on caresse. Comme lui, elle est indépendant et sans maître. Seule, elle décide, du jour et de l’heure de la rencontre. Elle ronronne, saute et retombe toujours dans l’eau éternelle.

      Le pêcheur pleure. Il pleure des larmes d’eau salée parce qu’il n’est pas dans le cycle. Rester dans le mouvement, comme celui invariable du lancer à quatre temps, sans cassure, sans brutalité, tout en accord, avec le bras, puis avec la ligne, et avec l’eau et avec les poissons.
      Rester en accord avec soi-même, c’est respecter l’ordre immuable des choses, c’est se comprendre et se respecter, c’est être dans le cycle, en harmonie, comme la truite qui nage dans le courant, pas forcément se laisser porter, nager même parfois à contre-courant, sauter les obstacles, et faire la rencontre, celle du pêcheur pour qu’il ne pleure plus, pour qu’il soit en harmonie avec le cycle, et la rivière ... coulera.

      Pêcher ou ne pas pêcher
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