Premier Bonefish à Boca Paila (1ère partie)


    29 mars 2006 par Jérôme Philipon

      La piste traçait un mince filin de sable blanc au travers de la jungle mexicaine. Elle n’en finissait pas d’autant plus que les suspensions du 4x4 Santana de location échouaient misérablement dans l’absorption des constellations d’ornières qui commençaient à sérieusement maltraiter mes lombaires.
      En général, le plus profond dans la pampa je me trouve, le mieux je me porte mais cette fois ci, notre progression chaotique suscitait quelques interrogations inquiètes : mon dos allait-il me laisser tomber en pleine action de pêche ?

      7h30 du matin à 3 heures au sud de Cancun et déjà 32 degrés dehors. Je guettais impatiemment le bouquet de résineux signalant l’entrée du lodge et l’accueillit avec soulagement au détour d’une courbe de la piste. Nous étions arrivés après deux heures de piste et un réveil bien matinal pour des vacanciers.

      Bonefish à Boca Paila

      La clientèle du Boca Paila Fishing Lodge est majoritairement américaine et avec la fâcheuse habitude locale des numéros de téléphones gratuits à partir des Etats Unis mais pas du Mexique, je n’avais pu contacter qu’un lodge parmi les 4 repérés avant mon départ d’Europe. Après réflexion et vu l’état des routes et la lenteur de notre progression en voiture, j’étais ravi de ne pas avoir eu le luxe de choisir d’aller plus au sud jusqu’à Punta Allen. Les autres lodges d’Ascension Bay sont situés près de ce village de pécheurs de langouste à l’extrémité sud de la péninsule formant le lagon de la réserve biosphère de Sian Ka’an.

      Nous étions fourbus du trajet mais entiers et bien déterminés à profiter de cette seule demie journée dont nous disposions à Boca Paila. Ces vacances n’étaient pas du tout dédiées à la pêche et ma moitié s’était gentiment laissée convaincre de la nécessité vitale de faire mes premières armes à la mouche en mer. C’était mon baptême du feu en eau salée avec une canne à mouche. Financièrement, l’addition pour une matinée de pêche avec guide était plutôt élevée et il importait donc de la rentabiliser.

      L’occasion était trop belle pour ne pas courir le risque

      La pression sur mes épaules était forte : il me fallait réussir dans des temps très courts cette nouvelle étape de ma vie de moucheur et en même temps m’assurer que l’expérience ne tournerait pas au cauchemar marital. Mon épouse, cette douce tête blonde, cumulait les handicaps : non-pêcheuse, enceinte de trois mois et au teint très clair, elle avait une propension redoutable en cas de surexposition au soleil à prendre la couleur d’une écrevisse ébouillantée. Je craignais donc le pire mais l’occasion était trop belle pour ne pas prendre le risque.

      Il n’y avait pas foule au lodge ce matin là et nous pûmes nous asseoir en bord d’océan en attendant le réveil de nos hôtes. La mer était superbe et la plage déserte renforçait ce sentiment d’isolement que nous avions ressenti durant le trajet.
      Vers 8 heures, l’arrivée d’un gros van américain signala le début des hostilités et après quelques formalités auprès du manager, nous fumes assignés à Grégorio qui allait être notre guide pour la matinée.

      Je n’avais pour ainsi dire jamais péché en bateau et encore moins en mer. L’excitation était donc à son comble en voyant l’escadre d’esquifs à fond plat amarrés à la jetée. Les guides de pêche mexicains en voient passer des rigolos en tout genre et j’essayais prudemment de casser la glace en m’assurant que Grégorio allait s’en tenir au programme négocié lors de ma réservation : un programme « découverte et paix des ménages » comprenant 3h de pêche au fouet pour votre serviteur et 2h de pêche commune au lancer pour que ma femme puisse s’amuser aussi.

      Les deux américains quant à eux trimbalaient un matériel impressionnant et allaient taquiner le tarpon. Nous partirions chacun de notre coté. Une fois le bateau chargé de ses deux passagers et de l’habituelle glacière à drinks géante, Grégorio, la cinquantaine joviale, pris la direction d’un spot de sa connaissance. En 15 minutes, propulsés par un hors bord puissant, le nez au vent et la mine réjouie, nous étions sur les lieux de pêche.

      Bonefish à Boca Paila

      La richesse de l’écosystème repose sur l’extraordinaire concentration en calcaire du sol du Yucatan

      Pour un européen, les flats constituent un environnement totalement nouveau. La moiteur de l’atmosphère est frappante dés l’ouverture des portes de l’avion. En bord de mer, le vent tempère cette impression mais on la retrouve rapidement lorsqu’on rentre dans la jungle c’est-à-dire en général à quelques mètres de la plage. Le soleil est mordant et doit faire l’objet d’une protection adéquate.

      La baie d’Ascension ressemble à un labyrinthe infini de lacs aux eaux saumâtres entrecoupés par des portions de canaux étroits bordés par la mangrove. La richesse de l’écosystème repose sur le mélange classique eau douce - eau salée ainsi que sur l’extraordinaire concentration en calcaire du sol du Yucatan. L’eau riche en matière organique nourrit un plancton abondant et crée des conditions optimum pour la prolifération des crustacés : ces derniers constituant la base du régime alimentaire des bonefish et autres permits. Des chenaux donnent accès à la mer à partir du lagon et les populations piscicoles se déplacent au grés des flux et reflux de la marée dans le lagon.

      Premiers lancers au jugé

      Premier Bonefish à Boca Paila Du haut de sa plate-forme de vision à l’arrière du « Paasacan », perche à la main, Grégorio me fit enlever mes basquets et me plaça pieds nus à la proue du bateau confortablement appuyé contre le portique prévu à cet effet. Ici comme ailleurs, le poisson craint les vibrations intempestives et toute sonorité métallique. Le moteur désormais coupé, nous glissions silencieusement sur l‘eau à l’affût de groupes de bonefishes en train de se nourrir. J’avais monté une crazy charlie de teinte orange et me tenais prêt la canne d’une main et la mouche de l’autre alors que dix mètres de soie étaient sortis à mes pieds.

      Les premières minutes furent difficiles du fait des qualités de mimétisme des bonefish. De leur position surélevée sur la plate-forme, les guides ont l’œil et spottent la proie de loin tandis que le béotien scrute la surface de l’eau avec avidité et se résout à poser la soie au jugé dans la direction et à la distance indiquées par le guide.

      Typiquement, le script se déroule comme suit :

      - Le guide : « bonefish en ballade, 10 heures , 12 mètres !!! »
      - Bonefish dummy : « ou cela, je ne le vois pas ???? »
      - Le guide : « 9 heures, 10 mètres, voilà très bien. Laisse couler ton bas de ligne....attends, ils sont à deux mètres de ta mouche, ,maintenant strip, strip, plus vite !!! Hourrah, fish on !

      C’est intense et excitant à la fois. Le décor est splendide, les eaux translucides, la végétation aquatique parfaitement visible et après quelques temps, on repère dans les baies abritées des escadrilles de petits trous faits dans le sable à l’emplacement ou les bonefish ont manifestement fouillés le fond à la recherche de crabes et crevettes. Je n’eus pas l’occasion d’assister au fameux « tailing » mais les traces de passage aident à s’imaginer la scène : une trentaine de queues fourchues dépassant de la surface et s’agitant alors que les bones sont occupés à aspirer le sable pour en prélever crabes et autres crevettes tropicales. L’habitude vient vite et au bout d’une heure trente, j’arrivais à spotter les bones.

      Le deuxième challenge sur la route du succès fut de parvenir à lancer précisément

      Deux ou trois mètres en amont sur la trajectoire du groupe de poissons semble être la distance idéale. Trop près et c’est la panique : le banc de poissons éclate en formation étoilée et fuit. Le coup est foutu et il ne reste qu’à changer de poste pour repérer une autre troupe. Trop loin et le poisson ne remarque pas forcément la mouche. Dans la pratique, précision, discrétion et surtout rapidité de réaction - car les bonefish en patrouilles passent parfois assez vite - s’avèrent les facteurs essentiels. Comme pour la pêche au streamer, l’animation de la mouche déclenche l’attaque ; il faut trouver le bon rythme et se préparer à ce qui va suivre. La touche n’est que le début et les choses sérieuses commencent au 1er rush.

      Un bilan modeste mais encourageant par ses enseignements

      Premier Bonefish à Boca Paila En 3 heures à la mouche et trois touches, je pris finalement un bonefish de 2.5 livres. Ce score très modeste qui m’a pourtant ravi reflète une bonne marge de progression face à des techniques nouvelles. J’aurais ramené au bateau deux poissons de plus si pour le premier, un rush ne s’était pas terminé par un décroché avec soie bloquée par la manivelle du moulinet. Quant au second, je le perdis en le bridant trop au 1er départ. Des enseignements pour l’avenir...

      Cette pêche est extraordinairement visuelle : de la nymphe à vue en rivière puissance dix avec pour bonus le plaisir de se retrouver attelé à des concentrés survitaminés. Le bonefish est à la hauteur de sa légende et époustouflera tout moucheur qui n’a jamais mis les pieds en eau salée. Au regard de son poids, sa défense est hors du commun. C’est ainsi que mon modeste bonefish de 2.5lbs me mis plusieurs fois sur le backing.
      Vous devrez rembobiner aussi vite que vous avez vu sortir la soie du moulinet : c’est frénétique et j’en rigole encore ! Certains spots en dehors du Mexique abritent des bonefish solitaires qui atteignent plus de 10 lbs, imaginez le résultat sur une soie de # 7 ou # 8 !

      >> Suite de l’article

          | Réagir à cet article | Rechercher | Dans la même rubrique |

            Copyright echosmouche.fr
            Tous droits de diffusion et de reproduction réservés - Système de Gestion de contenu spip(3.0.17)
            Sommaire La Lettre d'echosmouche.fr Concours Auteurs Trophée Echos Mouche Nous écrire