La gestion Salmonicole en question (Part. 3)


    Des solutions à long terme


    mai 2002 par Philippe Hardy

      Au moment de boucler cette troisième partie, je reçois un certain nombre de réactions toutes aussi passionnées et intéressantes les unes que les autres ; certains se montrent fort enthousiastes, d’autres, au contraire, réagissent de manière parfois assez virulente, estimant que le tableau dressé est forcé, subjectif, et qu’il ne faut pas jeter le bébé avec l’eau du bain en ne présentant qu’une image négative de la situation.

      Forcé et subjectif, ce tableau l’est, incontestablement : l’objectif avoué étant de provoquer une discussion, j’ai volontairement grossi le trait, à la limite de la caricature. Il est évident que la situation n’est pas aussi catastrophique et que tous les gestionnaires halieutiques ne doivent sans doute pas se reconnaître dans ce qui a été décrit. Ainsi que nous allons le voir ici, il existe en Wallonie de très nombreuses initiatives, toutes plus louables les unes que les autres, pour trouver des alternatives à long terme, pour mettre en place une gestion salmonicole raisonnée. Ceci étant, si certaines personnes qui œuvrent depuis des années pour la promotion et la défense de notre sport se sont senti blessées par certains des propos qui ont précédé, je leur présente mes excuses les plus sincères ; l’objectif n’était vraiment pas celui-là ...

      Cela dit, outre leur côté passionnel, ces réactions, quelles qu’elles soient, m’enchantent, car au moins un des objectifs de cet article est atteint : on reparle de gestion, le sujet est remis sur le tapis, le débat est relancé. Cela étant, elles me paraissent un peu trop précoces pour être véritablement pertinentes. Ainsi que je l’ai annoncé, même s’il se divise en trois parties distinctes, réparties sur trois mois, cet article forme un ensemble, un tout et il doit être envisagé comme tel avant de se forger une opinion et de réagir. Nous n’avons pas encore eu le temps d’aborder l’essentiel, le centre du débat ; mais à quoi pourrait bien servir une remise en question critique de la situation, si on n’envisageait pas les solutions potentielles ?

      Vers une gestion patrimoniale des populations piscicoles

      A partir du moment où on admet qu’il reste encore un patrimoine trutticole autochtone préservé dans certaines zones sanctuaires de nos bassins wallons, il va de soi qu’il est capital de protéger ce patrimoine et de se donner tous les moyens nécessaires pour le mettre en valeur. J’ai entendu pour la première fois les mots gestion patrimoniale il y a quatre ou cinq ans dans la bouche d’un ami vosgien qui tentait de remettre en valeur une partie des ruisseaux de sa région (la Haute-Moselle) et dont les résultats prouvent aujourd’hui qu’il avait entièrement raison. Puis, j’ai été très agréablement surpris, l’année dernière, d’entendre les mêmes termes de la bouche de divers représentants du Service de la Pêche, notamment MM. Vincent Frank et Roger Crahay.

      À partir de là, à force d’en discuter, le concept n’a fait que se répandre parmi les pêcheurs et les gestionnaires ; il me paraît évident, même si certains n’en sont pas encore tout à fait convaincus, que l’ensemble de la communauté halieutique est prête aujourd’hui à franchir le pas et à passer de la théorie à la pratique. Mais encore faut-il savoir de quoi on parle en évoquant une gestion patrimoniale...

      Prise en charge, remise en état et entretien des têtes de bassin (1)

      J’ai tenté le mois dernier de démontrer l’importance capitale de tout le chevelu des ruisselets en tête des bassins dans le processus de reproduction de la truite autochtone. On s’est longtemps focalisé sur la gestion des cours d’eau dont le gabarit et le débit permettaient la pratique halieutique et on a oublié que toutes les promesses d’avenir se trouvaient ailleurs, bien en amont, dans ces rigoles insignifiantes qui disparaissent totalement sous le couvert de la végétation estivale et où, en temps normal, un flotteur ne peut même pas se redresser tant le débit est faible. Or, c’est là que tout se joue en réalité... Pour être valables et avoir quelques chances de réussite, c’est de là que doivent impérativement partir les alevinages (cf. infra).

      Ces ruisseaux sont la clé d’une gestion patrimoniale réussie et cela à plus d’un titre : tout d’abord, il sont, la plupart du temps, le seul lieu qui présente encore une population piscicole dont on est à peu près sûr qu’elle est génétiquement autochtone ou, en tout cas, parfaitement adaptée au bassin en question, puisqu’elle est capable de remonter là où les conditions de réussite de sa reproduction sont les meilleures(2) . Ensuite, ils garantissent encore une certaine qualité d’eau, des températures et une oxygénation à peu près constantes et forment donc une pouponnière idéale, où les alevins pourront grossir un moment à l’abris de toute prédation excessive, avant de dévaler et venir ainsi empoissonner naturellement les cours d’eau principaux.

      Avant même d’aborder la question des poissons eux-mêmes, il est donc important de prendre en charge un maximum de ces ruisseaux, ce qui implique d’en dégager annuellement l’accès afin de permettre aux géniteurs une remontée vers les zones de ponte(3) la plus aisée et la moins éprouvante possible. Cette prise en charge implique également, aussi ridicule que cela puisse paraître, l’acquisition des droits de pêche par les sociétés ou les fédérations afin d’interdire purement et simplement toute pratique halieutique dans ces sanctuaires qui doivent donc impérativement être mis en réserve totale.

      Cela ne pose pas de problème dans la grande majorité des cas, car ces ruisseaux-frayères présentent en général une physionomie incompatible avec toute forme de pêche. La situation idéale serait, évidemment, que le législateur prenne ses responsabilités et interdise toute pêche dans l’ensemble des ruisselets de Wallonie, selon des critères à définir de débit, de largeur et de potentiel de reproduction pour les truites.

      Mise en valeur du stock de farios indigènes : un exemple à suivre

      Mais venons-en aux poissons eux-mêmes. Ainsi que nous l’avons montré dans la seconde partie de cet article, il est inutile de chercher à implanter dans nos cours d’eau des poissons qui ne sont pas adaptés à ce milieu particulier. Au cours du temps et de l’évolution, chaque bassin a sélectionné une souche de truite particulièrement bien adaptée. Le bon sens implique donc d’utiliser ces souches locales pour reconstituer un stock suffisant et viable.

      L’expérience a déjà été tentée dans plusieurs endroits, notamment dans le bassin de l’Ourthe : la société "La Fario Mabogeoise", en collaboration avec le club mouche I.F.F.H.(4) et avec l’aide précieuse du pisciculteur Jean-Marie Clément, a fait office de véritable précurseur, il y a huit ans, en prenant en charge l’aménagement et la mise en valeur des tributaires de l’Ourthe en aval du barrage de Nisramont et en tentant de récupérer des géniteurs autochtones pour fixer une souche qui leur sert de manière exclusive à l’alevinage de l’Ourthe par le biais de ces minuscules affluents.

      L’un de ces pionniers, Patrick Bastin, avait d’ailleurs pris la plume dans le Pêcheur Belge, voilà deux ans, pour expliquer l’initiative et proposer le parrainage de boîtes Vibert par des particuliers ou des clubs(5) . On constate aujourd’hui les résultats de leurs efforts : sur une zone où la pression de pêche est sans doute une des plus fortes de Wallonie, ils sont parvenus, non pas à stabiliser une population trutticole en régression, mais à la faire progresser pour la ramener à une densité que l’Ourthe n’avait plus connue depuis des années.

      J’avoue pour ma part avoir suivi l’initiative de loin pendant un certain temps. Mais ma récente participation sur le terrain a été un véritable révélateur de tout le potentiel inexploité de notre réseau hydrographique salmonicole wallon. J’invite d’ailleurs tous ceux qui ne sont pas convaincus par ce type d’initiative à prendre contact avec Patrick Bastin et à venir participer à une de ces opérations de nettoyage de ruisseaux ou à la pose des boîtes Vibert. Ça fait réfléchir, croyez-moi...

      Une gestion par bassin versant : l’exemple de l’écloserie de l’U.P.O.A. à Chanxhe

      Mais d’autres ont également bien pris conscience de l’enjeu de la mise en valeur du patrimoine piscicole local et d’une gestion par bassin versant. Voilà plusieurs années que l’U.P.O.A.(6) s’est également posée en précurseur en aménageant à Chanxhe une écloserie destinée à l’alevinage (truites et ombres) du bassin aval de l’Ourthe et de celui de l’Amblève. Ce qu’il y a d’admirable dans cette initiative, c’est le fait qu’elle ne vient pas seulement d’une société locale, mais d’une fédération qui regroupe un certain nombre de sections. Ce n’est donc plus là une initiative locale, isolée, en collaboration avec un pisciculteur, mais carrément un début de gestion par bassin versant.

      On ne peut évidemment qu’applaudir à ce genre d’initiative qui ouvre la voie à ce que doit nécessairement devenir la gestion de demain. Là aussi, l’initiative a pu compter sur la précieuse collaboration et toute l’expérience d’un grand spécialiste en matière de reproduction piscicole en la personne de Clément Compère.

      A ma plus grande joie, j’ai appris récemment par la voix de son président, que la S.R.N., société qui gère l’Amblève en amont de Remouchamps, avait décidé pour prolonger vers l’amont l’initiative de l’U.P.O.A., avec laquelle elle collabore étroitement, en créant sa propre écloserie et en récupérant, elle aussi, des géniteurs indigènes de truites dans les tributaires pour tenter une approche plus patrimoniale de sa gestion piscicole et halieutique.

      Cela étant, aussi intéressantes que soient ces deux initiatives, il ne s’agit pas encore ici d’une réelle gestion de bassin. Une solution idéale, mais probablement très utopique, serait sans doute une réorganisation des différentes fédérations dont les limites politico-géographiques correspondent très rarement avec la situation hydrographique. Une autre solution, plus réalisable sans doute, serait la création de comités de gestion de bassin regroupant des représentants des différentes entités halieutiques.

      A ma connaissance, ce genre de comité existe d’ailleurs déjà pour certains bassins. L’idée d’une mise en place d’écloseries de bassin ayant pour unique but la production de poissons de souche autochtone n’est pas un mirage, un rêve irréaliste ; c’est déjà une réalité dans un certain nombre de pays proches tels que l’Allemagne, l’Autriche, la Slovénie et la Slovaquie, ou plus lointains comme le Québec. Et ça fonctionne très bien, mais il faut s’en donner les moyens.

      Interdiction des alevinages en farios non autochtones : l’expérience de réhabilitation de la Vesdre

      Un de ces moyens serait sans doute d’empêcher, à l’avenir, tout déversement de truites fario non indigènes. Ainsi qu’on l’a dit en mai, pour qu’elles soient aptes à retourner se reproduire dans les ruisseaux frayères, les truites doivent impérativement être placées dans les ruisseaux à un stade le plus précoce possible ; j’irais donc plus loin en disant que, dans l’optique d’une gestion à long terme, il serait même souhaitable d’interdire tout déversement qui ne soit pas des oeufs (boîtes Vibert) ou des alevins dans les ruisseaux aménagés à cet effet.

      Certains l’ont d’ailleurs déjà bien compris et l’expérience est en passe d’être tentée dans le bassin de la Vesdre où, à l’initiative de Roger Crahay, agent du Service de la Pêche en charge de ce triage (7) et avec le soutien de Vincent Frank qui dirige ce même service, la mise en place d’un plan de gestion patrimoniale en collaboration avec les sociétés qui gèrent la pêche dans tout le bassin (8). Cette expérience pilote est favorisée par le fait que la Vesdre, jusqu’ici considérée comme une rivière morte, est en train de renaître suite à un plan d’épuration très important. Le Service de la Pêche a déjà récupéré dans deux ruisseaux sanctuaires un certain nombre de géniteurs, dont vous avez pu apprécier la beauté le mois dernier ; on les a fait pondre et on dispose actuellement d’un petit stock d’alevins de souche Vesdre qui portent tous les espoirs de la gestion future du cours d’eau

      La boîte Vibert : la solution la plus sûre

      On peut évidemment, face à la complexité du problème, se demander quelle est alors la meilleure solution pour réimplanter les truites indigènes, produites artificiellement, dans les ruisseaux de grossissement. Tout ceci doit nécessairement se faire en gardant à l’esprit que, plus l’implantation sur site se fait tôt dans la vie des futures truites, plus on a de chance de les voir revenir pondre, une fois matures, dans le ruisseau où on les a implantées.

      De leur côté, La Fario Mabogeoise et l’I.F.F.H. ont fait preuve du légendaire bon sens ardennais et ont choisi la solution la plus sûre et la plus commode pour l’Ourthe à Maboge : la boîte Vibert. D’année en année, on observe que ce choix est tout à fait judicieux, car les taux de réussite à l’éclosion sont, en général, supérieurs à nonante pour cent (en wallon dans le texte ndlr), ce qui laisse rêveur. Après bien des tentatives avec des œufs embryonnés et des alevins à tous les stades de développement, Richard Vibert (9) en était d’ailleurs arrivé aux mêmes conclusions... il y a plus de quarante ans !

      Des poissons de substitution : un mal absolument nécessaire

      Un autre concept qu’il faut impérativement prendre en compte est celui de poissons de substitution. Ainsi que nous l’avons déjà dit, à partir du moment où nos rivières ont commencé à se dégrader et n’ont plus été capables de produire assez de poissons pour contenter des pêcheurs de plus en plus nombreux, on a cherché à palier artificiellement cette déficience en se tournant vers les pisciculteurs.

      On a alors très vite intégré sans le savoir le concept des poissons de substitution. Le gros problème, c’est que très rapidement le cadre législatif a été modifié sous l’impulsion de quelques scientifiques qui ont tiré la sonnette d’alarme (10). On a donc interdit les déversements d’espèces non indigènes, visant ainsi tout particulièrement les truites arc-en-ciel originaires d’Outre-Atlantique. Bien vite, on a pratiqué de la même manière en épinglant l’omble de fontaine. On a donc réduit le panel de solutions potentielles à une seule : les gestionnaires étaient contraints de ne déverser que de la truite fario. On a interdit les espèces américaines au profit de fario pourtant issues de souches le plus souvent scandinaves (danoises ou suédoises), reconnaissables, d’un point de vue morphologique, à leur robe ponctuée de très nombreux points rouges (11). Ces fario-là ne sont donc pas plus indigènes que les arcs ou les ombles de fontaine qu’on a bannis de nos rivières et, pourtant, elles ont pignon sur rue... Quelle est donc la cohérence d’une législation telle que celle-là ?

      Ainsi, même si on a bien assimilé le concept des poissons de substitution, on n’a pas pu l’utiliser valablement et le mettre en pratique sans prendre de risques. Il semblait logique de remplacer les fario manquantes par d’autres fario, mais on n’a pas cherché à s’assurer de leur origine et on a pris le risque de provoquer un abâtardissement génétique qui aurait pu être catastrophique pour nos truites ardennaises.

      L’arc-en-ciel au secours de la fario et de l’ombre

      L’utilisation des truites arcs-en-ciel comme poissons de substitution constitue, aussi paradoxal que cela puisse paraître, un point capital dans le cadre d’une gestion patrimoniale. Il va de soi que, si on accepte la prise en charge des têtes de bassin, l’alevinage en poissons de souche locale par le biais des ruisseaux et l’interdiction totale des déversements de fario non indigènes, on ne peut pas envisager d’en rester là.

      La pêche doit vivre pour que tous ces efforts puissent porter leurs fruits un jour ; le point de vue économique doit aussi être pris en compte, que ce soit pour les sociétés de pêche ou pour les pisciculteurs. Ne pas prévoir, en même temps, une autre solution de dépannage à court terme équivaudrait à scier la branche sur laquelle on est assis, à tuer purement et simplement la pêche. Les pêcheurs - et moi le premier - ont besoin de prendre du poisson pour assouvir leur passion, quelle que soit leur approche de la pêche, sportive ou alimentaire. Dès lors qu’il n’y a pas de poisson à prendre, ils vont voir ailleurs, à l’étranger par exemple, ce qui peut expliquer en partie la baisse sensible de la vente des permis en Région Wallonne ces dernières années.

      Avant qu’une gestion de sauvegarde du patrimoine trutticole puisse porter ses fruits, il faudra au moins dix ans ; pourquoi, dès lors, ne pas pouvoir remplacer dans les bassines de repeuplement les fario par des arcs (12) ? Pourquoi ne pas accélérer le processus de sauvegarde en protégeant intégralement les truites fario (et pourquoi pas également les ombres) en ne laissant conserver que des arcs remises dans ce but ? On sait maintenant, pour l’avoir testé un certain temps en Wallonie et en observant les résultats d’une expérience similaire toujours en cours à l’étranger, que l’introduction des truites arcs-en-ciel n’est pas du tout comparable à celle des écrevisses américaines ; elle n’a pas les conséquences que l’on pourrait craindre. Ces truites ne présentent pas, à l’instar des écrevisses, de maladies qui pourraient causer la perte de nos fario.

      Alors que leur reproche-t-on ? Certains en ont fait de grands prédateurs carnassiers qui dévastent et dévorent tout, truitelles, vairons... ; elles ne le sont, en tout cas, pas plus que les fario que l’on déverse actuellement. D’autres avancent évidemment à leur décharge qu’elles peuvent concurrencer la fario sur les plans alimentaire et territorial ; on peut voir les choses sous cet angle et le raisonnement développé ici peut paraître paradoxal, voire illogique ou inconséquent, mais l’observation prouve qu’il n’y a pas de réelle concurrence, ni alimentaire, ni territoriale, entre les deux espèces (13) .

      Elles occupent en effet des niches écologiques différentes et ont un comportement alimentaire diamétralement opposé. Tous les pêcheurs qui en rencontrent régulièrement en Allemagne, Autriche ou dans les pays de l’Est savent bien que, si la fario a des mœurs alimentaires plutôt nocturnes et piscivores, l’arc, à l’inverse, beaucoup plus opportuniste, reste en activité alimentaire toute la journée et préfère un régime essentiellement constitué d’insectes ou de toute nourriture que le courant peut lui apporter, sans qu’elle ait pour cela à trop se dépenser. Disons que, si l’arc-en-ciel devait concurrencer un poisson de nos cours d’eau, ce serait plutôt le chevesne, normalement tout à fait minoritaire dans les zones salmonicoles.

      Du point de vue strictement sportif , il est clair que l’arc-en-ciel ne présente que des avantages : elle n’a pas la fâcheuse tendance de se caver comme sa cousine européenne et reste en activité alimentaire même en pleine journée. Très opportuniste, elle permet la mise en place d’un éventail de techniques de pêche beaucoup plus étendu. Enfin, ses qualités de combattante au bout d’une ligne font d’elle un adversaire de tout premier ordre et, par conséquent, un atout majeur pour le tourisme-pêche. En outre, sur le plan économique, il faut bien reconnaître quelle est beaucoup moins chère que la fario. Et, si on ajoute à cela le fait qu’elle est plus résistante aux pollutions, au manque d’oxygène et aux pics de températures des rivières en été, qu’elle ne présente, elle, aucun risque d’abâtardissement génétique pour la fario et qu’enfin, sur le plan culinaire, elle n’a absolument rien à lui envier, on a vraiment du mal à comprendre pourquoi elle n’a pas encore remplacé la fario dans les bassines lors des déversements.

      Une opinion à nuancer

      Il faut cependant être très prudent et ne pas tomber dans l’excès inverse tel qu’on le voit parfois sur certains parcours autrichiens ou Slovènes. Il est bien question ici de poissons de substitution à court terme, c’est-à-dire destinés à être repris dans des délais relativement brefs, donc sans impact réel sur le milieu où on les stocke. On parle bien d’empoissonnement, par de tentative d’introduction d’une espèce non indigène !

      Certains sont convaincus qu’il faudrait tenter d’implanter à long terme une souche d’arc-en-ciel ; j’estime que ce serait aller à l’encontre du projet de départ, car l’introduction, au stade juvénile, de truites qui pourraient, le cas échéant, s’adapter, voire se reproduire, aurait sans aucun doute un impact néfaste sur les populations de fario que nous cherchons à protéger. Je dirais justement qu’il faut prendre toutes les précautions pour que ces arcs ne puissent jamais s’implanter durablement, en utilisant par exemple des truites stériles appelées triploïdes.

      Législation halieutique : une réorientation nécessaire

      C’est bien beau tout ça, seulement l’arc-en-ciel reste proscrite dans nos cours d’eau ; la législation en interdit tout déversement dans les eaux ouvertes. Pourtant, je rencontre toutes les semaines des pêcheurs ou des gestionnaires de parcours de toute la Wallonie qui ne demanderaient pas mieux que de remplacer les fario par des arcs. Mais que vaut leur avis isolé ? Qui les écoute ?

      A bien des égards, notre législation en matière de pêche a pris un sacré coup de vieux ; elle ne me paraît plus du tout adaptée pour encadrer la pêche au sens moderne du terme. Que dire lorsqu’on rencontre encore des termes tels que cours d’eau navigables pour qualifier, par exemple, la basse Amblève qui ne l’est plus depuis plus de cent cinquante ans ?

      Ne serait-il pas temps de dépoussiérer tout cela, de revoir le cadre législatif dans son ensemble, de le simplifier, de le moderniser, de l’adapter à la situation actuelle ? Nous avons la chance actuellement d’avoir un ministre qui, chose rare, ne semble pas avoir peur de mettre les pieds dans le plat ; ne faudrait-il pas saisir l’occasion pour formuler certaines demandes d’améliorations ? Ne serait-il pas opportun, par le biais des fédérations qui représentent les sociétés locales, de reposer la question de l’arc-en-ciel ?

      Les sociétés de pêche vont elles-mêmes bien plus loin que la loi sur certains points tels que la limitation des captures journalières ou annuelles, et les tailles minimales de capture ; pourquoi le législateur n’en prend-il pas acte et n’impose-t-il pas une maille revue à la hausse et uniformisée sur l’ensemble du réseau hydrographique ? Comment est-il possible qu’il n’y ait pas encore de limitation journalière des prises prévue dans la loi sur la pêche ?

      Il me paraît absolument évident que tout projet de gestion patrimoniale passe nécessairement par une réorientation a priori de notre législation. Avec un minimum de soutien de la part d’un monde politique qu’il faut probablement conscientiser et une étroite collaboration entre tous les acteurs qui gèrent la pêche, membres des sociétés, Service de la Pêche et services scientifiques, il est tout à fait possible d’obtenir des résultats probants dans des délais assez courts, mais il est grand temps de se retrousser les manches, car, comme l’écrivait si joliment Roland Soyeurt, les rivières sont des jardins que l’on cultive et dont on récolte les fruits. [...]

      Aussi féru qu’il [le jardinier] soit de nature et de culture biologique, notre jardinier ne sèmera pas à la volée un mélange de graines de salades, d’épinards, de radis, de carottes et de poireaux. Il fera comme son père et son grand-père, il sèmera en ligne, espèce par espèce, même s’il sait pertinemment que la nature ignore superbement les lignes de plantations et de semis. S’il agit ainsi, c’est parce qu’il sait que sa récolte sera plus grande. Je n’en veux quant à moi pas plus pour nos rivières !


      (1) Pour tout complément d’information, v. J.-C. Philipart, M. Ovidio et D. Parkinson, Etudes en vue d’améliorer la gestion des populations de poissons de souches locales. Cas des salmonidés (truite commune et ombre commun) dans le bassin de l’Ourthe. Rapport d’études de la Commission provinciale de Liège du Fonds piscicole, Laboratoire de Démographie des poissons et d’Aquaculture (LDPA) de l’Université de Liège, 35 pages + annexes, Liège, décembre 2000.

      (2) Il est très important de ne pas se voiler la face et de ne pas se laisser aveugler par le mirage de la pureté génétique d’une souche de truite ; même si je suis convaincu que l’abâtardissement que l’on avait craint a été surestimé, un mélange a sans doute eu lieu dans un certain nombre de bassins versants, sans que les sujets qui en résultent soient pour autant de moindre valeur. L’essentiel, en ce qui concerne la gestion piscicole, est que ces poissons soient parfaitement adaptés à leur milieu et qu’ils soient aptes à perpétuer l’espèce dans les meilleures conditions qui soient.

      (3) La plupart du temps, laissés à l’abandon, ces ruisselets présentent un lit obstrué par un certain nombre d’embâcles souvent infranchissables (barrages construits par des touristes, arbres morts ou restes de débardages tombés dans le lit...). Tous ces obstacles concourent à l’envasement progressif des ruisseaux et, donc, à la perte de zones de ponte.

      (4) International Fly Fishing Houffalize.

      (5) Ce parrainage est d’ailleurs toujours possible à l’heure actuelle. Une boîte Vibert coûte environs 450 Fb ; tous les pêcheurs intéressés par cette initiative peuvent prendre contact avec Patrick Bastin (080/ 510213).

      (6) Pour rappel, Union des Pêcheurs de l’Ourthe et de l’Amblève.

      (7) Sur l’une des photos du mois de mai, on peut voir toute sa joie lors d’une pêche électrique destinée récupérer des géniteurs dans un ruisseau sanctuaire.

      (8) En l’occurence, la Ligue Royale de Propagande des Pêcheurs de l’Est (Dolhain), la société " Les Cheminots " (Verviers), l’Association des Pêcheurs de Pepinster, les Amis de la Hoëgne et du Wayai (Theux) et l’association Vesdre-Pêche et Nature (Trooz).

      (9) Pour plus d’informations, je vous invite à lire les articles de Richard VIBERT, Du repeuplement en truites et saumons par l’enfouissement de " boîtes d’alevinage " garnies d’œufs dans le gravier, in Bulletin français de pisciculture, n° 153, pp. 125-150, et Repeuplements des eaux à truites, in La Pisciculture française, n° 42 (2e trimestre 1975), ainsi que l’ouvrage de T. BURNAND et H. GUYARD, Aménagement et repeuplement des eaux à truites, Éd. PEZON et MICHEL, Amboise, 1957, 83 p. J’en profite pour remercier mes amis Jean-Luc NAZE et Philippe LAFORGE pour les importants renseignements bibliographiques qu’ils ont eu la gentillesse de me fournir.

      (10) Le principe de précaution était légitime au regard, par exemple, de la situation de l’écrevisse et les conséquences catastrophiques de l’introduction de crustacés non indigènes dans nos cours d’eau Pour rappel, notre écrevisse autochtone a été décimée par une maladie appelée peste des écrevisses, véhiculée par les espèces originaires du continent américain.

      (11) A l’inverse, nos truites indigènes ne présentent que très peu de points rouges, mais ce critère n’est pas fiable à 100 %.

      (12) L’idée n’est pas neuve ; l’ami Roland SOYEURT, en visionnaire halieutique qu’il est, avait déjà soulevé le problème dans un très bel article intitulé Si on repensait à l’arc ? (P.B., juin 1998, pp. 29-31).

      (13) Ces constatations se basent uniquement sur des observations de terrain. Il n’existe malheureusement pas encore d’étude scientifique qui puisse confirmer cette argumentation, mais aucune non plus ne vient l’infirmer.

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