Le Maître de Pêche


    Un Mentor pour la Mouche


    29 septembre 2006 par Philippe Nicolas
      le maître de pêche

      Je me souviens parfaitement de mes démarrages à la Mouche. J’avais douze ans. Je débutais seul, un été de juillet, sur une rivière de l’Hérault, avec du matériel chèrement acquis - pas moins de dix mois de menus travaux et toutes mes économies.

      Dans le ventre de l’eau, une poignée de simulacres d’insectes sur le mouton du gilet, je m’évertuais à propulser mon bas de ligne et mon artificielle en direction des ellipses sur l’onde ; mais en vain. Je n’arrivais jamais à portée des poissons mordeurs, ma soie ne se déroulant jamais selon mes projets. Et, durant cette quinzaine estivale, pas l’ombre d’un moucheur qui aurait pu me montrer les rudiments du lancer. J’ai donc, face à ces tentatives infructueuses, abandonné la Mouche, pour reprendre ma pratique coutumière : la pêche à la cuillère.

      Bien des années plus tard, la rencontre avec Jean, moucheur d’exception - qui devait devenir mon maître de pêche et ami - m’offrit, en des mots simples « La pêche à la mouche, c’est un monde que tu n’auras jamais fini de sonder », un retour inespéré vers la Mouche : celui d’apprendre enfin sur cet immense sujet.

      Le tiers responsable de la pêche

      Si Bargabot et Gatzo ont compté pour Pascalet dans l’apprentissage de la pêche et de la vie en plein air dans l’œuvre initiatique de Bosco L’enfant et la rivière, si Santiago a su être l’étincelle de la pêche en mer pour Manolin d’Hemingway dans Le Vieil homme et la mer, le passeur du sens de la pêche est incontournable dans l’entrée en contact avec la vérité profonde de la mouche fouettée. Entrée qui n’est pas de l’ordre du raisonnement intellectuel, de la définition de mots, ni d’une volonté isolée et désordonnée, mais bien d’une expérience, d’un long processus en lien avec un maître de pêche.

      Il faut demander à Y. Le Fèvre les rôles qu’ont joué Charlot, l’artisan charcutier de Lanvollon et Jean-Louis Pelletier dans son orientation tant professionnelle qu’existentielle ; le breton, monteur émérite vous dira, combien ces rencontres ont été providentielles sur les deux plans !

      Moucheurs, faites l’observation en vous-même et vous recouvrerez sans mal, dans les entrelacs de votre mémoire le visage de celui qui vous a montré le chemin. Et d’ailleurs, comment pourriez-vous faire table rase de celui qui, tel le battement d’aile de papillon est à l’origine d’un bouleversement intérieur, la sublime conscience que le bonheur est au bord de l’eau ?

      Humilité de reconnaître que la Mouche est une pêche difficile car d’une simplicité complexe, celle d’apprendre à se fondre sans se confondre dans la prodigalité de la rivière !

      Or, l’exercice de la mouche fouettée en eau vive ne s’improvise pas. Ils sont rares ceux qui ont eu la chance de naître et grandir dans le Montana aux grandes rivières à truites, dans une famille comme chez les Maclean où le partage entre la religion et la pêche à la mouche n’était pas bien clair. Religion, de la racine latine, Ligare, être en lien avec, offre à l’homme en quête, les prémices d’une philosophie du dehors éblouissante, c’est l’objet dudit article.

      Le mentorat de la Mouche

      La justesse et l’efficience d’un seul coup de ligne d’un maître de pêche sont une leçon de vie pour le novice : une claire vision de la participation du moucheur à la beauté du monde.

      Certains, comme Robert ont été traversés par cette certitude intérieure de faire appel à un tiers, à un qui sait. Alors qu’il pêchait au toc sur Le Loth, il a vu un pêcheur qui s’adonnait à la Mouche. Fasciné par la beauté du geste, il s’inscrivit, dès son retour de vacances, à La Maison de la Mouche à Paris ; c’est là qu’il a rencontré R. Béchu auprès duquel au bout du compte, il apprit le geste et l’esprit de la Mouche.

      Dans le milieu universitaire, A.Moneyron, chercheuse et amie nomme éco-savoir, tel l’aptitude à maîtriser une technique en adéquation avec l’environnement naturel.
      Si la gestuelle du lancer, le montage des mouches artificielles, déambuler dans le lit d’une rivière, être en harmonie avec « le dehors » sont des éco-savoir, cette posture interroge la sensibilité et la perméabilité du pêcheur vis-à-vis des éléments naturels qui doivent être formées. D.Pons, avouant au soir de sa vie que « nous sommes impliqués dans le cosmos, reliés par les particules les plus infimes de notre être » trouve un frère dans le personnage de Buvat de M.Genevoix ; comme lui, en interdépendance avec le monde naturel : « Il contemplait. Il avait cessé d’être Buvat. La Loire entière le traversait ... »

      Ah combien aurais-je aimé me mêler, fouet à la main aux déambulations d’un H.Clerc sur les rives et rivages de l’Ellé et du Scorf !

      La transmission des savoir-faire, du savoir-être au carrefour de rencontre fortuite deviendra une référence, une amitié, car touchant à la Connaissance, la connaissance de soi, des autres et du Monde. « Cherche et tu trouveras, demande et tu recevras » psalmodie la liturgie chrétienne. Bien bel exemple pour cet adage dans Mémoires d’un pêcheur de tritons de M.Pettineo que le « çà t’intéresse, alors ! viens au bois samedi matin, on te prêtera du matériel, tu apprendras... » d’un vieux pêcheur du nom de S. Pestel.

      La transmission de l’esprit de la Mouche : participer à la beauté du monde

      Si Roger, aîné et frère d’arme de la mouche défend qu’un pêcheur qui s’adonne à la mouche par accident ou pour passer le temps, sans motivation véritable, ne sera jamais un bon moucheur, même s’il prend du poisson, c’est qu’il accorde un implicite majeur dans la pratique : celui de l’esprit de la Mouche.

      L’important dans la pratique est de savoir qu’il ne s’agit pas de grandes choses, mais au contraire de petites choses auxquelles le moucheur à affaire chaque jour ; la manière dont il touche les plus petites choses est son art de vivre. G.Danou, dans son Récit d’apprentissage, rappelle en quoi la synchronicité du pêcheur avec la vie de la rivière est une acmé discrète de l’exercice de la mouche fouettée en eau vive. Robert de confier : Car la rivière n’est pas seulement cette eau, elle est le monde, arbres, rochers, rives, ciel, air, oiseaux, animaux de toute sorte.

      Cette manière de se trouver, se retrouver en accord avec le monde des eaux vives est l’esprit même de la pêche, selon moi. C’est bien la qualité d’attention et d’intégration au milieu qui prévaut sur la prise du poisson.

      Car cet art d’entrer en relation avec la réalité animée de la rivière est une fête des sens, le corps du moucheur étant le réceptacle au plaisir, à la beauté et à l’amour ! Ainsi le maître de pêche nous révèle qu’il fait de sa vie une œuvre d’art, voilà toute sa quête, sa réussite humaine, antinomiques - soit dit en passant - de l’ambition d’être le plus fort, le meilleur, de gagner le plus d’argent possible !

      Si j’ai choisi de travailler en Zone d’éducation prioritaire, loin des environnements porteurs, c’est bien par empathie pour une enfance qui n’a pas la même chance que celle des beaux quartiers. Ma folie d’enseignant, c’est bien de les faire rêver, ces minots du béton, de les emmener au bord de l’eau, pour qu’un jour, ils découvrent au tréfonds d’eux-mêmes une estime de soi, un profond sentiment d’existence et d’appartenance à la Terre, de telle façon que la Terre leur parle et qu’ ils s’en rendent dignes ! Pardon ? Non, je ne suis pas maître de pêche, je suis maître d’école ! - Philippe Nicolas, Doctorant en sciences de l’éducation Paris 8, responsable de l’Atelier de Pêche et Nature de Bury

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